La Révolution de Michel Onfray

Publié le 07/08/2015

Avant toute chose, je précise que je ne suis pas familier de la pensée de Michel Onfray. Il est difficile de ne pas avoir entendu parler du personnage; mais je n’ai lu aucun de ses ouvrages et je n’ai pas écouté ses conférences. J’ai donc abordé d’un oeil aussi neutre que possible la série d’été qu’il publie dans Le Point consacrée aux “femmes de la Révolution Française”.

A priori, on pourrait se féliciter de cette série, surtout dans le camp des furétiens; ne sommes nous pas censés nous réjouir que l’on cherche à penser la Révolution Française, selon le mot d’ordre de Furet lui-même ? Qui, mieux qu’un philosophe, pour venir apporter un peu à ce travail difficile ? Le résultat, malheureusement, n’a aucune valeur historique ni philosophique. Pire encore de mon point de vue, cette série représente l’inverse du souhait furétien; Onfray referme autour de lui-même “le cercle vicieux de l’historiographie commémorative”1.

Je me baserai ici sur quatre textes parmi ceux déjà parus : l’introduction et les 3 premiers textes d’Onfray. Ma critique vise à dénoncer trois aspects des papiers de Michel Onfray: leur style; leurs présupposés; et enfin, la conception générale de la Révolution Française qui s’en dégage plus ou moins.

Les fantasmes de la contre-histoire

Dès l’entrefilet du chapitre introductif2 de la série de Michel Onfray, on nous apprend que Michel Onfray vient nous proposer une contre-histoire. Ce goût de la position antinomique ne détonne pas dans la bibliographie d’un auteur à qui on doit, si j’en crois sa fiche Wikipedia un Antimanuel de philosophie, une Contre-histoire de la philosophie et une Contre-histoire de la littérature. Contre et anti-quoi exactement ? Je ne suis pas certain que l’auteur le sache lui-même. Dès les premières lignes, on apprend que l’Histoire [de la Révolution] a été écrite par des hommes. La page suivante nous explique qu’une historiographie dominante a été constituée par quelques mandarins communistes3. A peine, quelques paragraphes plus loin, est-il fait mention de François Furet et Mona Ozouf. La mention de cette dernière ne semble pas incommoder Onfray qui nous expliquait, quelques lignes plus haut, que l’histoire révolutionnaire était écrite par des hommes.

On se prend à se demander si “contre-histoire” ne signifie pas “histoire datée”. Les références, ou ce qui en tient lieu chez Onfray, semblent figées autour de 1989. Les grands auteurs cités vont de Burke à Furet. Arlette Farge, Patrice Gueniffey, Lynn Hunt, Jean-Clément Martin, Michel Vovelle, Sophie Wahnich pour citer quelques grands noms (liste donnée alphabétiquement !) n’existent tout simplement pas. Je ne voudrais pas reprocher à Michel Onfray de ne pas s’être penché sur l’épais corpus de l’historiographie révolutionnaire contemporaine. Mais, tout de même, avant de commenter cette historiographie, pour pouvoir écrire une contre histoire, ne faut-il pas tout de même connaître un petit peu le sujet ?

Michel Onfray semble penser que parler de certaines figures féminines emblématiques de la Révolution Française lui permet d’“entrer par effraction dans le château révolutionnaire”4, et d’en “refuser la lecture dominante, institutionnelle, estampillée par les hommes”5. Il faudrait tout de même un moment tordre le cou à cette idée que les femmes de la Révolution sont sans cesse passées sous silence. Non seulement ce sujet d’étude a bénéficié, notamment grâce aux travaux de Lynn Hunt, d’un important regain d’intérêt6, mais bien avant l’émergence des gender studies, le sujet a intéressé les historiens de la Révolution Française, en premier lieu Alphonse Aulard (pourtant évoqué par Onfray comme appartenant à la clique d’homme ayant écrit l’histoire révolutionnaire sans égards pour les femmes), auteur d’un article intitulé “Le féminisme pendant la révolution française”7.

Cette vision dépassée de l’historiographie est d’autant plus frappante que, stylistiquement, Michel Onfray semble un nostalgique de Michelet. Voici quelques exemples de ses effets de manche : “l’odeur du sang, les corps sans tête et les têtes sans corps, les charrettes de suppliciés qui n’en finissent pas de cahoter dans Paris”, “Les avocats relisent Tacite ; le peuple affûte ses faux”8, “La pluie se met à tomber, lavant à grande eau le sang d’une femme libre”9.

Sans doute, en abordant la question des femmes - enfin, de quelques unes d’entre elles - Michel Onfray se donne à lui-même l’image de faire acte de féminisme. Un grand nombre de tournures donnent malheureusement une image au mieux maladroite, au pire franchement patriarcale de sa vision des femmes, à rebours de son injonction à la fin de son article d’introduction (“Que les hommes se mettent à leur école !”). Il y a beaucoup à dire sur Manon Roland, mais affirmer qu’elle incarne les “malheurs de la vertu girondine” paraît une allusion sadienne gratuite, surtout quand, quelques lignes plus tard, le geste de Charlotte Corday est qualifiée de “matrice” de la résistance10. Est-il important qu’Olympe de Gouges à l’échafaud soit “belle et courageuse”11 ? Les femmes qui gardent le domicile de Marat méritent-elles d’être qualifiées de “mégères”12 ? Et pourquoi cette manie de qualifier les femmes par leurs prénoms, Olympe, Charlotte, Manon… quand Robespierre n’est jamais Maximilien, Danton n’est jamais George, Brissot n’est jamais Jacques, etc. ? Dans la mesure où on sort ici un peu de l’histoire, je ne m’attarderai pas sur cet aspect, pourtant si éminement criticable, du propos d’Onfray. Nul doute que d’autres s’attaqueront à cet aspect, à mes yeux des plus rétrogrades, de ses papiers, truffés d’observations qui se voudraient naturalistes telle que “l’effet d’un cerveau qui ne baigne pas dans la testostérone”, ou “quand il ne leur vient pas à l’idée de singer les hommes, elles sont un degré au-dessus de l’humanité qu’eux.”

Les fantaisies factuelles

Toutes ces remarques sont de pure forme, observera-t-on. Soit, passons donc à quelques éléments de fond. Si la philosophie a pour objectif de nous délivrer de nos préjugés, je ne suis pas convaincu que ce soit en philosophe que Michel Onfray a rédigé sa série. Annonçant d’abord son refus d’une distinction facile entre 1789 et 1793 (“le sang a toujours déjà été là; le progrès aussi”13), l’auteur en formule une autre tout de go, entre “ceux qui croient que la Vertu pousse comme les mandragores au pied des gibets” d’un côté, et ceux qui “croient toujours à la raison, à l’intelligence, au débat” de l’autre14, bref, entre les méchants montagnards d’un côté et les gentils girondins de l’autre.

Il est bien sûr difficile de commenter l’histoire révolutionnaire sans prendre parti. Et on peut bien sûr, avoir des principes philosophiques ou éthiques incompatibles avec l’action des acteurs de la révolution. Moi-même opposé à l’exécution de Louis XVI, je ne peux en vouloir à Michel Onfray de sembler plutôt hostile à cette mise à mort (qu’il qualifie “d’égorgement”, et qu’il attribue pratiquement aux seuls Montagnards15). Mais, lorsqu’il revient plusieurs fois à la journée du 20 juin 1792 pour la qualifier “d’humiliation du Roi”, il semble oublier tous les soupçons - justifiés pour la plupart ! - qui portaient sur Louis XVI.

On comprend bien qu’Onfray, parmi les Girondins, loue particulièrement Condorcet et Beccaria, qui apparaissent comme des progressistes remarquables dans le paysage politique de la Révolution. On comprend moins, en revanche, qu’il passe sous silence toutes les manoeuvres des meneurs girondins, et que, lui si rapide à juger que Robespierre cherche le pouvoir, il ne semble pas admettre que les girondins puissent en vouloir autant. De manière générale, plus une politique est complexe, plus elle est réduite à une affirmation aussi rapide que contestable dans les textes publiés par notre auteur: “Les brissotins veulent la guerre, mais pour en finir avec le roi”16. Admettons qu’il faille prendre au pied de la lettre la volonté, affichée par certains girondins de l’époque, de républicaniser l’Europe par la guerre, contre lequel Robespierre rétorquait par le fameux “personne n’aime les missionnaires armés”. N’est-t-on pas un peu loin du tableau idyllique des girondins qui croient “à la raison et au débat” ?

Le fait même d’opposer aussi grossièrement Montagne et Gironde, de ne pas avertir le lecteur que ces “camps” ne doivent certainement pas être conçus comme des partis politiques contemporains, que leurs lignes idéologiques sont on ne peut plus fluctuantes, illustre le manque de nuance de tous les textes que nous commentons ici. On trouve un des passages les plus flagarants du parti-pris d’Onfray dans son texte sur Olympe de Gouges: “Les massacres de septembre montrent que les Montagnards présentent un danger pour la République”17. S’il y a bien un point sur lequel l’historiographie révolutionnaire est globalement d’accord depuis les travaux de Pierre Caron18, c’est que les exécutions des prisonniers parisiens entre les 2 et 7 septembre 1792 ne sont pas imputables à une faction politique. Michel Onfray semble penser qu’Olympe de Gouges fût l’une des rares personne à s’horrifier de ces événements, mais cette thèse ne tient pas une seconde. Marat lui-même, pourtant prompt à suggérer que le salut de la révolution dépendait de l’élimination de ses nombreux ennemis, parle des “événements désastreux des 2 et 3 septembre”19. Il est certain que les Girondins ont cherché à imputer les massacres aux Montagnards20; réalisme politique, volonté de discréditer l’adversaire, certitude que la Montagne n’avait pas les mains blanches dans cette affaire ou que sa vision politique amènerait à des circonstantes de ce type ?, les causes potentielles sont multiples et ne peuvent se réduire aux effets de manches qu’affectionne Onfray.

Il va sans dire qu’une série d’été dans un magazine généraliste n’a pas à se soumettre aux mêmes exigences qu’un papier dans une revue universitaire. Admettons même qu’Onfray fasse çà et là des raccourcis, simplifie des débats, ou admettons franchement une lecture quelque peu idéologique par moment sans l’expliciter très clairement. Après tout, on doit pouvoir raisonnablement prouver que les massacres de septembre sont une illustration de la menace que représente le parti Montagnard, on doit sûrement pouvoir mettre sur place une histoire qui épouse complètement la cause girondine. Mais sur certains points moins idéologiques, qui relèvent du pur et simple fait, les propos d’Onfray sont tout simplement des contre-vérités. Dès la première page de son texte introductif, il écrit ainsi: “Il se fait pourtant que la première histoire de la Révolution française se trouve écrite par une femme : Germaine de Staël […].”21. Non seulement ce propos est faux, mais il eût suffit de quelques secondes à Michel Onfray pour le voir, grâce à une recherche Google. Taper “Histoire de la Révolution Française” et “1816” révèle que, deux ans avant la publication du texte de Germaine de Staël paraissait une “Histoire de la Révolution Française” rédigée par Henri Lemaire. Bien sûr, identifier le “premier” texte à traiter de l’histoire révolutionnaire est difficile. L’historiographie retient d’ordinaire l’ouvrage de Rabaut Saint-Etienne rédigé en 1792. Entre le texte de Rabaut et celui de Germaine de Staël, la liste des auteurs ayant voulu écrire une histoire de la Révolution est longue; particulièrement parce que la majorité des commentaires publiés entre 1794 et 1815 se sentent obligés de faire un résumé historique des événements (comment catégoriser, par exemple, un texte comme Des causes de la Révolution et de ses résultats, d’Adrien Lezay-Marnésia ?, ou le plus connus Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme d’Augustin Barruel, tous deux parus dans la décennie 1790 ?). Une chose est certaine : on trouvera malgré tout des ouvrages ayant indiscutablement une visée historique (par exemple, Histoire philosophique de la Révolution de France de Fantin-Desodoards, paru en 1796). Germaine de Staël est donc sans doute l’une des premières historiennes de la Révolution Française, mais pas la première. Bien des assertions de Michel Onfray, à vrai dire, proviennent d’une tendance curieuse à mettre un singulier là où il faudrait un pluriel, à mettre un article défini là où l’indéfini eût été plus exact. Par exemple, en écrivant “Les députés girondins défendent le droit des femmes.”22, comme si les positions de Condorcet sur la question pouvaient être étendues à toute la gironde; là encore, comme si on pouvait considérer les Girondins comme un bloc.23 Le plus curieux, tout de même, est encore de citer la Société des Républicaines Révolutionnaires, fondée par Pauline Léon et Claire Lacombe, à la gauche de la Montagne, de noter le progressisme de certaines de leurs revendications, et d’ignorer qu’à côté de ça, leurs thèses étaient sur bien des points à l’opposé des options girondines; ou encore d’ignorer complètement la Société Fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe - une société où on trouve des girondines, des girondins, des montagnards et des montagnardes; et puisqu’elle fût fréquentée par Manon Roland, Michel Onfray aurait très bien pu en parler dans l’épisode qu’il lui consacre.

La fable conceptuelle

Lorsque les historiens - même amateurs comme moi-même ! - répondent aux papiers, séries, éditoriaux publiés par telle ou telle plume, on les accuse parfois de purisme, de ne pas s’attacher au mouvement général des idées et de se jeter dans une querelle de faits. Faisons un instant comme si ce reproche avait quelques mérites. Malheureusement, je peine à trouver, en somme, les idées dans les textes de Michel Onfray que j’ai commentés. Mais à travers certains propos, on peut dégager plusieurs aspects de la conception que l’auteur semble se faire de la Révolution Française.

D’abord, il insiste sur le caractère spécifique de l’événement. Dans une espèce de paragraphe méthodologique, Onfray explique que pour bien saisir la Révolution, “il faudrait un aigle à regard de taupe et une taupe à regard d’aigle”24. “Chimère logique”, commente-t-il. C’est probable; d’un autre côté, on peut en dire autant d’à peu près toute démarche historique (et même sans doute d’un grand nombre de recherches en sciences humaines). Je crois qu’en la matière on peut distinguer deux écoles; ceux qui estiment que la Révolution est un événement sui generis, un “splendide lever de soleil” selon la formule de Hegel. Ceux qui, à l’inverse, estiment qu’il ne faut pas exagérer le caractère exceptionnel de l’événement, par souci de distance. Les deux positions se tiennent; je ne cache pas que la seconde à ma préférence personnelle. On peut très bien, par ailleurs, croire que la Révolution est exceptionnelle, être sous son charme, et conserver une saine distance critique. Mais cela suppose un détachement de l’esthétique révolutionnaire, ou au moins d’être capable de la reconnaître comme telle. Michel Onfray, outre les clichés à la Michelet relevés plus haut, semble par exemple beaucoup apprécier le goût antique de cette époque. “Jamais femme ne fut plus romaine” écrit-il au sujet de Charlotte Corday25; “Elle veut mourir en Romaine ; elle va mourir en Romaine”, à propos de Manon Roland26. Le pathos révolutionnaire a une longue histoire, et à mon goût sans doute très furétien il appartient plus à la commémoration qu’à l’histoire - chacun puisera ses héros dans la conduite ou les derniers mots aux pieds de la guillotine. L’anecdotique n’est pas sans intérêt, à condition qu’il soit signe de quelque chose, ou qu’il soit au service d’une grande explication. Ici, Onfray semble surtout vouloir exalter les vertus de ces femmes, sans doute admirables par ailleurs; de même qu’il s’acharne sur la maladie dont souffrait Marat et la puanteur que dégageait son corps; je ne sais pas si cela relève de la philosophie; je pense en tout cas que ce n’est pas de l’histoire. Onfray semble très amusé par la volonté d’afficher partout le corps de Marat, désir qui fut mis en difficulté par l’odeur qui s’en dégageait. S’il s’attachait un peu moins à l’anecdotique, il pourrait relever que cette volonté de l’afficher ainsi supposait déjà une grande popularité du personnage. Qu’on le veuille ou non, Marat avait des soutiens, surtout dans les sections parisiennes; que cela soit représentatif du “peuple” dans son ensemble, c’est un autre problème, mais le fait est qu’on ne peut pas en faire un intrigant solitaire sans appui dans la population. Cette anecdote en est l’indice; Onfray passe complètement à côté.

Mais on peut se demander, en somme, s’il n’y a pas là comme une instrumentalisation de quelques figures-clefs pour soutenir quelques thèses. Lorsque Michel Onfray écrit par exemple:

on découvre que les femmes qui ont joué un rôle dans la Révolution française auront toutes fait partie du lignage qui croit que la Raison est antinomique avec le sang27

ce qui est, disons-le franchement, ignorer superbement la quantité, probablement plus élevée et la plus active, des citoyennes engagées de l’époque, Onfray semble surtout vouloir sauver l’idée absolue de raison du chaos de la Révolution. Car enfin, dire que “la Raison” est du côté des girondins, c’est prendre pour une réalité objective ce mot qui est alors dans toutes les bouches - même du côté de la contre-révolution. C’est, en somme, abandonner une lecture politique, qui, par exemple, admet l’opportunisme comme stratégie; mais vouloir à tout prix sauver l’idée d’un grand moment de triomphe de la philosophie. Les Girondins, ce sont en somme les héritiers des philosophes; Robespierre, lui, “les haïssait”28. On aurait la philosophie girondine d’un côté, la “barbarie robespierriste”29 de l’autre. Mais qu’est-ce qui est reproché à Robespierre, à part de ne pas aimer les philosophes, de croire représenter le peuple et de n’aimer “que lui-même” ? Eh bien, notamment de chercher le pouvoir:

On pouvait légitimement penser que Marat et Robespierre étaient moins soucieux de liberté et de fraternité (vertus qu’ils violaient dans les faits avec l’intrigue et le crime) que de pouvoir sur la Révolution.30

En somme, on reproche à Robespierre d’être un homme politique et non un philosophe. Le présupposé semble être que les girondins ne s’intéressaient absolument pas au “pouvoir sur la Révolution”. On a là une espèce de récit sous forme de martyrologue - les girondins, éternelles victimes des cruels opportunistes et démagogues montagnards. Outre que c’est refuser d’admettre que la gironde, en matière d’opportunisme, n’a pas de leçon à recevoir, c’est surtout ne pas voir qu’au fond les girondins ont été de mauvais politiques - comme Robespierre, en somme, le sera plus tard, éliminant trop d’anciens alliés pour ne pas être victime à son tour d’une purge.

Cette vision, qu’on qualifiera si on est généreux de romantique, se traduit notamment par une insistance sur Robespierrre, qui revient en permanence; au fond, chacune des femmes dont parle Onfray n’est jamais qu’un témoin appelé à la barre pour accuser “l’Incorruptible”. Derrière cette insistance on trouve un travers malheureux de nombreuses historiographies (indépendament des bords idéologiques), qui consiste à penser que la Révolution s’arrête avec le 9 thermidor, et qui fait de Robespierre une espèce de centre de gravité de toute la Révolution. Or, arrêter la révolution en 1794 c’est, littéralement autant que conceptuellement, en manquer la moitié. Bien sûr, la période qui suit la mort de Robespierre est confuse, souvent moins intéressante de prime abord; les débats de la Convention après cette date, puis des deux chambres du Directoire, sont moins impressionnants; il faut bien chercher avant d’y trouver les fleurs de rhétoriques qui peuplent les années précédentes. Pourtant, la période Thermidor / Directoire peut être considérée, à bien des titres, comme un révélateur, comme en chimie, de la sincérité des années précédentes. De même que les revirements des terroristes devenus thermidoriens soulignent, a posteriori, la part d’opportunisme qui présidait leur action, de même, le retour des girondins après l’exécution de Robespierre (leur réintégration est obtenue six mois après, le 18 frimaire an III / 8 décembre 1794), permet de dresser un tableau autrement moins idéaliste que celui que peint Michel Onfray.

Pour faire simple, la période 1794-1799 se traduit par une série de concessions avec les principes démocratiques de la part du personnel politique survivant, le plus énorme étant probablement le décret du 5 fructidor an III, dit “des deux tiers”, par lequel la Convention impose que deux tiers de ses membres composent le Conseil des Cinq Cents (chambre basse du Directoire). La mesure visait à empêcher un triomphe de la “réaction royaliste”, qui pouvait espérer obtenir une majorité aux élections. Le même personnel politique ne brillera pas par sa défense des idées républicaines et démocratiques lors du coup d’État de Napoléon; dans tout cela, où est la grande gironde libérale ? On peut évoquer le parcours de deux girondins survivants, cité par Onfray dans son texte introductif comme des exemples du progressisme de la Gironde, dans une liste de ses membres opposés à la peine de mort. Jean-Henri Bancal des Issarts, qui survit à l’épuration des girondins, ancien proche de Manon Roland, est saisi après coup d’une crise mystique et publie en 1796 “Du nouvel ordre social fondé sur la religion”, ouvrage truffé de formules telles que “Nous ne devons plus, suivant l’expression de Rousseau, fonder notre existence sociale sur les autorités de Grotius et des poètes, mais sur le droit divin, sur le droit sacré de la religion” et “il n’y a, [il] ne peut y avoir qu’une seule religion, comme il n’y a qu’un seul ordre social”31. Où est le “féminisme girondin” imaginé par Onfray dans les formules de ce livre, telles que “Dieu a donné à l homme la femme pour être sa sociéte et sa servante”32 ? Autre exemple, celui de Jean-Denis Lanjuinais, personnalité plus éclatante que Jean-Henri Bancal, mais qui fût de tout les régimes; qui soutient le coup d’Etat du 18 Brumaire, siège au sénat de l’Empire (où il fut toutefois l’un des chantres de l’opposition libérale), puis rejoint Louis XVIII, redevient napoléonien le temps des Cent Jours, et siège enfin au sénat de la restauration - carrière de survivant, mais aussi d’opportuniste plus que d’homme de principes33.

Lire les dernières lignes de la biographie d’un révolutionnaire expose souvent à ce genre de déception. Je soupçonne que, par contraste, on finit par préférer ceux qui sont morts entre 1789 et 1794; auréolés d’une espèce de gloire de martyrs, nous pouvons nous satisfaire de leur fin, plutôt que de les voir renier leurs idéaux, abandonner toute illusion sur la politique, ou sombrer dans l’anonymat ou la misère. Mais c’est une tendance dangereuse, qui nous mène là encore au goût de la commémoration, à la célébration en fin de compte toute carlylienne de figures héroïques. Or c’est exactement ce que propose Michel Onfray; loin de fournir une interprétation de la révolution, il la prend comme un catalogue d’héroïne - qu’il utilise pour appuyer sa propre définition du féminisme et son hostilité à la Montagne. Bref, Michel Onfray fait l’exact contraire de penser la Révolution, il la rejoue en appuyant sur ses aspects les plus dramatiques; il verse dans la légende dorée (sur les girondins) et la légende noire (sur la Montagne, et particulièrement Robespierre). Dans tout cela, aucun concept; Onfray saupoudre à l’occasion du lexique philosophique (particulièrement les “passions tristes” de Spinoza), mais laisse au-delà son lecteur sur sa faim.

Ayant abusé à mon tour de la patience de mon lecteur, je m’empresse de conclure. Comme je ne connais pas très bien Michel Onfray, je ne peux élargir ma réflexion à l’ensemble de son oeuvre. En revanche, dans la mesure où je connais un petit peu Le Point, j’aimerais finir ma réflexion sur ce journal, qui apprécie beaucoup semble-t-il, chercher à éclairer le présent à partir du passé; on se souviendra peut-être de sa couverture “Sommes nous en 1789” (numéro 2118, du 18 avril 2013). Plus récemment, ses lecteurs ont pu subir une chronique de Jean-Paul Brighelli sur la fin de l’Empire Romain qui fera hurler n’importe quel antiquisant ou haut-médiéviste. Le Point s’illustre souvent dans une veine quelque peu décliniste, sur la ligne de son chroniqueur Nicolas Baverez (ce n’est pas je crois un abus de qualifier ce dernier de décliniste, puisque son livre de 2003 La France qui tombe: un constat clinique du déclin français l’annonce sans fard). Peut-être que si Le Point allait chercher des chroniqueurs plus sérieux, il aurait une vision plus nuancée de l’histoire et de la notion de déclin - et il est tentant, à vrai dire, pour le lecteur de ce magazine, de devenir décliniste à son tour. Fut un temps, la presse française ouvrait ses colonnes à des personnalités comme Mauriac ou Aron. Le Point, aujourd’hui, ouvre ses tribunes à Bernard Henri-Lévy et Michel Onfray. Gageons que la presse voit du déclin comme on voit la paille dans l’oeil de son voisin.

Rien n’interdit pourtant d’écrire de beaux papiers un peu enlevés dans la presse généraliste sur l’histoire de la Révolution Française. Par exemple, l’historien Olivier Blanc avait déjà fait une très bonne synthèse sur Olympe de Gouges en 2008 dans Le Monde Diplomatique. Le même a également beaucoup contribué au blog Féministes en tout genres de l’Obs (qui plusieurs mois avant la série d’Onfray, abordait l’essentiel des figures que le philosophe se propose de traiter, sauf je crois Germaine de Staël) - il s’en dégage du reste une certaine hostilité à l’historiographie robespierriste, mais traité avec autrement plus de nuance, d’exemples et de source.


  1. François Furet, Penser la Révolution Française, Gallimard, Folio Histoire, 1978, p.26.

  2. Michel Onfray, “Les Girondines” in Le Point n°2235 (9 juillet 2015), p. 110.

  3. Ibid., p. 111.

  4. Ibid., p. 112.

  5. Id.

  6. On notera au passage que Lynn Hunt - probablement l’une des plus importantes personnalités récentes dans l’historiographie révolutionnaire - revendique volontiers le fait de procéder à des gender studies (cf. “The Challenge of Gender. Deconstruction of Categories and Reconstruction of Narratives in Gender History” in Hans Medick and Anne-Charlott Trepp, Geschlectergeschichte und Allgemeine Geschichte: Herausforderungen und Perspektiven, Wallstein Verlag, Göttingen, pp. 59-97). Ce champ de recherche, souvent traduit de façon erronnée en Français comme “théorie du genre”, que Michel Onfray a critiqué, toujours dans Le Point (voir ici l’article sur son blog).

  7. Alphonse Aulard, “Le féminisme pendant la révolution française”, in la Revue Bleue, n° 12, 19 mars 1898, p. 331-366. A ce sujet, voir le papier, malheureusement très court, que lui consacre Violaine Challéat dans les AHRF et particulièrement les annexes du texte, qui montrent un Aulard particulièrement intéressé par ce sujet. On aurait pu aussi mentionner bien sûr Les femmes de la Révolution Française de Michelet (1854), mais enfin la qualité du travail n’est vraiment pas comparable à celle d’Aulard. Le texte d’Aulard a du reste entraîné une série d’autres papiers contemporains, voir à ce sujet les considérations historiographiques au début de cet article très érudit de Louis Devance pour les AHRF.

  8. Ibid., p. 112.

  9. Michel Onfray, “Olympe de Gouges” in Le Point n°2236 (16 juillet 2015), p. 110.

  10. “Les Girondines”, op. cit., p. 112. La trouvaille sadienne plaît tant à Onfray qu’il la reprend comme titre pour son 4ème épisode.

  11. “Olympe de Gouges”, op. cit., p. 110.

  12. Michel Onfray, “Charlotte Corday”, in Le Point n°2237 (23 juillet 2015), p. 104.

  13. “Les Girondines”, op. cit., p. 110.

  14. Ibid., pp. 110 et 112.

  15. 387 conventionnels ont voté pour la mort du roi, parmi lesquels par exemple Vergniaud, Mailhe, Ducos, Brissot, et d’autres encore, mais tous les noms cités sont Girondins. On rétorquera que la majorité des girondins ont voté pour la mort, mais en faveur d’une possibilité de sursis, probablement par un louvoiement politique. Il n’empêche que c’était s’engager sur le principe.

  16. Michel Onfray, “Manon Roland” in Le Point n°2238 (30 juillet 2015), p. 100.

  17. “Olympe de Gouges”, op. cit., p. 109.

  18. Pierre Caron, Les massacres de septembre, La Maison du Livre Français, Paris, 1935, 559 pages.

  19. Jean-Paul Marat, Journal de la République française, 14 ocotbre 1792, p. 4. Voir la page en question sur Gallica. Dans la mesure où je dois avouer n’avoir aucune envie de défendre Marat, personnage qui ne m’inspire guère plus de sympathie qu’à Michel Onfray, je dois toutefois souligner qu’on peut très bien voir dans ce propos un travers du personnage, selon la logique que décrit Patrice Gueniffey dans La politique de la Terreur (“La Leçon de l’Ami du Peuple”, chapitre III), d’un pessimisme radical; tout nouveau massacre est une tragédie, mais en outre une tuerie insuffisante, puisque la Révolution n’est pas encore sauvée.

  20. Par exemple cet extrait d’un discours de Guadet, grand orateur girondin, à la Convention le 4 octobre 1792 : “mais si quelque motif me fai sait redouter d’être élu, c’était, je l’avoue, d’être associé à quelques hommes pour qui révolution signifie massacre”. A l’inverse, tous les girondins n’ont pas une attitude de dénonciation complète des massacres; voir à ce titre les papiers de Louvet de Couvray dans son journal, La Sentinelle.

  21. “Les girondines”, op. cit., p. 110.

  22. Ibid., p. 112.

  23. “Les girondines”, op. cit., p. 112.

  24. “Les girondines”, op. cit., p. 112.

  25. “Charlotte Corday”, op. cit., p. 104.

  26. “Manon Roland”, op. cit., p. 102.

  27. “Les girondines”, *op. cit.“*, p. 112. Je persifle sans doute, mais je trouve qu’il y a une certaine ironie à dire que la raison est antinomique avec le sang d’un côté, et à employer le terme de “lignage” de l’autre.

  28. Id. Inutile de dire que ce propos n’est pas étayé par l’auteur; il se fonde probablement sur des passages fréquemment cités de Robespierre contre Helvétius et les encyclopédistes aux Jacobins le 5 décembre 1792. Le fait est qu’on trouve plusieurs formules, dans le style caractéristique de Robespierre, très hostile aux philosophes. De là à dire qu’il n’aimait que Rousseau, c’est peut-être prendre un peu trop au pied de la lettre les discours politiques du personnage. Mais enfin, faire à Robespierre un procès de son hostilité à ce qu’il percevait comme de l’athéisme, pourquoi pas, à condition de reconnaître là encore que les girondins ne forment pas un bloc uni sur la question non plus - comme on le verra tout à l’heure avec le cas de Bancal des Issarts.

  29. Ibid., p. 113.

  30. “Olympe de Gouges”, op. cit., p. 109.

  31. Jean-Henri Bancal des Issarts, Du nouvel ordre social fondé sur la religion, Baudouin, Paris, 1796 (an V), p. 289.

  32. Ibid., p. 256.

  33. Je simplifie beaucoup, évidemment. On peut très bien défendre la position de Lanjuinais - et des autres conventionnels ou constituants aux parcours similaires - l’expliquer par les événements, trouver de la continuité dans leur action politique, etc. Le fait est qu’ils paraissent toujours moins brillant, moins intègres que ceux qui sont morts dans la Terreur. C’est sans doute ici que se loge l’écart entre le réalisme politique et le romantisme révolutionnaire.

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