Pacifier le discours sur l’émigration

Le Point publie une lettre d’une étudiante, dont on se tâte pour savoir s’il s’agit d’un pastiche ou non, annonçant son vif désir d’émigrer. J’ignore si cette lettre est un pastiche ou si elle est sincère. J’avais déjà parlé d’un papier assez gratiné de Maurice Lévy et je m’étais moqué de sa propension à nous expliquer doctement pourquoi « les jeunes partent ». Ce qui me fascine, ce n’est pas tant le fond du sujet, mais plutôt les réactions passionné qu’il suscite, tant chez ceux qui saluent ou condamnent le geste.

Précisons avant toute chose que malgré mon caractère désormais fortement casanier, j’ai eu une expérience personnelle de l’émigration. J’ai grandi moi-même à l’étranger la majorité de ma vie – un étranger très protégé, convenons-en, celui du milieu diplomatique, étudiant dans le réseau des lycées français hors des frontières de la République. Je me dis souvent que c’est pour cela que j’ai si peu la fibre patriotique. La même raison m’amène à avoir, en matière d’immigration cette fois, une logique que d’aucun pourrait juger d’extrêmement généreuse. Pour le dire vite, je suis pour une liberté totale de circulation des personnes.

Mais voilà. Tout ce qui touche à nos frontières rend fou. La matrice de notre histoire politique contemporaine, la Révolution française, ne nous a pas aidé. La fuite du Roi, tentant de quitter le territoire. Les fameux nobles « émigrés » de la Révolution. Le  »On n’emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers » de Danton. Oh, la France n’est pas la seule, loin s’en faut à avoir cette relation un peu étrange à son territoire. Et le monde tout entier, finalement, est confronté à ce blocage mental, à cette volonté de refuser une idée pourtant simple : la migration est une chose naturelle. La migration, c’est la vie.

Ce n’est même pas une chose récente, surtout pour les plus aisés. La peregrinatio academica de la Renaissance (sinon du Moyen Âge), le Grand Tour des Anglais, l’extrême mobilité des élites de la République puis de l’Empire Romain… Qu’on y songe : le César qui va franchir le Rubicon a passé deux ans de sa jeunesse en Asie (et là même, il voyagera de la Bithynie à Rhodes), deux années en Espagne, puis sept en Gaule. Et ce n’est pas là un profil particulièrement remarquable parmi les autres dignitaires romains de son temps. Ces quelques exemples sans même parler des immenses migrations du paléolithique qui ont fait les populations contemporaines, bien sûr.

La liberté sous sa forme la plus pure, c’est de pouvoir aller là où on veut1. Vouloir faire de ces mouvements une revendication, une alarme, une fuite, un manque de patriotisme, ou quelque sens qu’on projette dessus, est une curieuse manière de considérer les choses.

Aussi, faut-il à tout prix interpréter l’émigration des français ? Elle est indéniablement parfois une forme de protestation – on vote aussi avec ses pieds. Mais d’abord, on proteste contre mille et une chose, surtout en France ! J’ai pour ma part envie de quitter ce pays parce que je n’en aime pas certains aspects que je n’attend pas qu’un gouvernement change et parce que j’en préfère un autre – il n’y aurait pour ainsi dire rien de politique dans mon départ. Certains ont quitté ce pays pour pouvoir se marier à une personne du même sexe qu’eux, parce que jusqu’à peu, il ne leur en était pas donné la possibilité en France. D’autres pour trouver du travail. D’autres pour suivre leur conjoint. D’autres pour revenir à une partie de leurs racines. D’autres par intérêt. Il y a un nombre infini de raison.

L’émigration est la chose la plus naturelle au monde, sur laquelle on vient pourtant plaquer les mythes les plus idiots (« l’immense » population française de Londres étant l’un des plus difficiles à déraciner, ou à dans le sens inverse, l’idée que notre pays serait envahie par l’étranger de partout) et des interprétations qui me frappent par leur caractère monolithique. Ne pas accepter que dans le monde moderne, les gens bougent, bougent dans tous les sens, sont incontrôlables, et qu’ils vont et viennent, n’est-ce pas aller contre le sens de l’histoire ?

Il ne s’agit pas de nier que l’émigration est aussi une forme de protestation contre l’état actuel du pays. Mais la réduire à cela, penser qu’il existe toujours un sens déchiffrable derrière l’émigration (et pis encore, le discours du type : « attention, je vais partir ! Je pars, là ! J’ai fait mes valises ! Faites ceci, faites cela, ou je m’en vais ! »), c’est tout de même une étrange idée. Une société moderne ne devrait pas considérer qu’une haute émigration n’est qu’une anomalie2 . Elle devrait aussi la voir comme un bienfait de la modernité et non un signe que nous vivons la fin des temps.

  1. Ce devrait être aussi, ceci étant, de ne pas être contraint au départ ! []
  2. Elle peut à l’évidence l’être ; que l’on songe, par exemple, aux Syriens en ce moment – et que l’on songe au comportement scandaleux de notre pays vis-à-vis de ces réfugiés. []
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Sommes-nous en 1789 ?

J’ai eu la chance de pouvoir passer hier une soirée auprès d’une trentaine de fins connaisseurs de la politique, fréquentant Twitter ou tenant un blog. Je me suis livré à un sondage (sans grande méthodologie !) auprès d’eux, en leur posant la question qui semblait préoccuper un hebdomadaire national célèbre pour ses couvertures de bon goût : sommes-nous en 1789 ?

La majorité des sondés n’y croit guère. J’ai eu évidemment beaucoup de mots d’esprits – depuis le basique « mais non, nous sommes en 2013, voyons ! » à « non, nous sommes en 1930″. On m’a également cité Fabrice Arfi, désormais illustre journaliste de Mediapart, qui s’était récemment exclamé que nous refusions de vivre en 2013.

Certains étaient prêts à admettre que nous sommes à l’aube d’une Révolution. Par prudence (« peut-être ? Qui sait ? ») ou par nuance (nous sommes en 1786 ou 1787, pas encore en 1789). Certains m’ont dit que nous n’étions pas (encore) assez malheureux pour être en 1789 – mais en Italie, en Grèce, ils y étaient peut-être. D’autres enfin m’ont dit que ce n’est pas impossible que nous soyons tous suffisamment malheureux – au fond, que savons nous du malheur d’autrui, surtout si nous devons faire confiance au Point pour nous l’apprendre ? Comme une journaliste me l’a gentiment rappelé, ma propre position de male white (sic) diplômé me rend assez peu lucide sur « les malheurs du peuple ». Elle avait raison.

Une majorité de réponses traitait de la question des élites. Et en somme, selon tous mes sondés, les élites françaises ne sont pas prêtes à faire la Révolution. Selon les avis, elles sont trop solidaires, trop peu frustrées, trop efficace même pour certains.

Finalement, on m’a bien sûr renvoyé la question. J’ai répondu qu’il y avait deux manières d’entrer dans une révolution. On y entre, en somme, par la tête ou par les pieds. Par la tête : c’est 1789. Louis XVI est le premier révolutionnaire. Il l’est au sens d’origine du terme (retour à une situation d’origine après sa dégénérescence), puisqu’il revient à une vieille tradition du royaume, la convocation des Etats Généraux. Il l’est aussi au sens moderne du terme (création d’un monde nouveau), puisqu’il a soutenu si pleinement la guerre d’indépendance américaine. Certainement, le mouvement va ensuite lui échapper. Mais c’est le pouvoir, en somme, qui est à l’origine de tout ce qui s’est passé ensuite. C’est le pouvoir qui a ouvert sa porte aux transformations sociales et politiques. C’est le pouvoir qui a maintenu cette porte ouverte, essentiellement par la violence, de toute part. L’acteur de la Révolution Française, ce n’est pas le peuple, ce ne sont pas les masses, ce n’est pas la bourgeoisie, c’est une continuité tortueuse du pouvoir, jusqu’à ce qu’en vienne un suffisamment fort pour refermer enfin la porte.

Mais on peut aussi y entrer par les pieds; l’exemple, c’est 1830, où un bras de fer oppose le Roi et le Parlement, et où le Roi tente d’imposer son changement par la force. Encore faut-il, pour cela, une véritable majorité en face, organisée, et qui tente le coup de force parce qu’elle n’a pas le choix.

A l’évidence, François Hollande n’est pas un réformateur – il est beaucoup moins admirable que Louis XVI en cela ! Il ne promet pas de changement majeur, n’en déplaise à son slogan. Il a fini par obtenir une transformation de la société, qui, malgré son importance symbolique, ne transformera pas de fond en comble la France, loin s’en faut – elle se contentera de la rendre un peu plus juste. Peu de gens croient qu’il y aura d’autres réformes similaires – qui espère encore, à part des naïfs de mon calibre, que l’on donnera le droit de vote aux étrangers aux élections municipales ? Qui espère sérieusement que le cumul des mandats sera interdit sous cette législature ? Le slogan du Président méritait d’être raillé tant il est évident qu’il n’était pas un homme de changement – et du reste ça n’est peut être pas un mal.

Mais il me paraît tout aussi évident que nous n’avons pas les 221 qui pourraient amener la révolution « par les pieds ». Soyons sérieux : Tugdual Derville et Frigide Barjot ne sont pas des grands leaders d’opinions – ils représentent, au mieux, une frange de la population qui n’est pas majoritaire – je regarde avec bienveillance son expression toute communautariste, et avec mépris sa prétention à représenter « le peuple ». Côté représentation nationale, ce n’est pas Copé, Fillon ou NKM qui deviendraient nos Laffitte, nos Thiers, nos Talleyrand.

On me répondra peut-être que je suis sourd et aveugle aux souffrances ou à l’exaspération du peuple. C’est un fait. Et je ne fais pas mystère de ce que je ne crois pas que ce soit le peuple qui fasse les révolutions. Il faut « un peu de peuple », c’est évident  (une fraction – souvent peu représentative – une minorité active, si on veut). Trouver « un peu de peuple » qui ne soit pas très embourgeoisé va être difficile – même les salariés licenciés à cause de la crise sont peu comparables, en matière de dénuement, à ceux de 17891. Le peuple n’est pas, à mon sens, le moteur, et je n’ai jamais trouvé de démonstration suffisamment convaincante pour adhérer à une thèse pareille. Mais admettons que le peuple gronde et se torde de douleur ; qui encadre « ce peuple qui souffre » ? Que l’on y songe. La contestation sur la gauche du pouvoir en place nous prépare une manifestation qui sera à peu près aussi pénible qu’une nuée de veilleurs devant les Invalides, avec une rhétorique grotesquement amphigourique (« le coup de balai ») par rapport à la réalité de son action. La contestation sur la droite représente le peuple en ballerine. Reste, admettons, l’extrême-droite. On la voit mal réussir un coup de force. L’extrême-gauche ne sert qu’à saccager une université de temps à autres.

Si c’est un jeu intellectuel très plaisant que celui des comparaisons historiques, c’est un jeu un peu vain2. Je suis très malheureux que mon ancien maître, Patrice Gueniffey, se livre à cet exercice. Lui qui avait si magistralement rembarré l’intervieweur qui lui demandait s’il y avait du Napoléon dans Nicolas Sarkozy3, semble prendre au sérieux cette fois-ci la comparaison et penser que nous sommes en 1788.

« Le drame c’est quand un système fort est occupé par un homme faible », dit Patrice Gueniffey (je reconnais bien là son sens de la formule). D’abord, il faut tordre le cou à l’idée que Hollande est « un homme faible ». On ne devient pas Président de la République en étant faible. On peut adhérer tant qu’on veut à l’idée que la défaite de Nicolas Sarkozy est un malentendu, que si Dominique Strauss-Kahn avait été un homme probe nous n’en serions pas là, qu’au fond, Aubry est une femme de conviction qui a bien plus de caractère que le vainqueur de la primaire socialiste, et ainsi de suite. Croire que François Hollande n’est finalement là que par chance, c’est au mieux faire un homme de paille, au pire, du wishful thinking. Et c’est aussi attacher beaucoup trop d’importance, comme toujours dans ce pays, à la Présidence de la République – justement parce qu’à force de vouloir croire que le système est fort, on veut croire que le Président fait tout, quand, au fond, il fait si peu – le bilan de Nicolas Sarkozy aurait du apprendre cela à ceux qui, à droite, ont voulu croire à cette nouvelle tentation bonapartiste.

Patrice Gueniffey dit ensuite que nous avons une conjonction de crises, comme en 1788. Voyons. Y a-t-il une crise politique ? Pas que je sache. Si à chaque fois que des gens descendent dans la rue dans ce pays, nous avons une crise politique, il n’y aurait pas d’état normal en France. Nous avons une majorité au parlement, certes un peu problématique au sénat, mais qui fonctionne très bien. Nous avons un pouvoir impopulaire ; soit. Plus impopulaire que d’ordinaire ; soit, mais là encore nihil novi sub sole. Il se prendra une raclée aux municipales, parce justement, nous n’avons pas de crise politique, nous avons des respirations électorales régulières, qui servent exactement à ça. Nous verrons sans doute  aussi à cette occasion que « la manif pour tous » représente, électoralement, très peu de choses.

Y a-t-il une crise économique ? Il me paraît un peu extrême de répondre par l’absolue négative. Le monde semble certainement en traverser une, c’est entendu. La France, économiquement, n’a pas de crise (choc soudain et temporaire) mais d’énormes problèmes structurels (au demeurant compensés par une organisation centrale imparfaite, c’est l’évidence, mais qui a jusqu’ici plutôt bien fonctionné, sinon nous ne serions pas la 5e économie mondiale). Ces problèmes ne sont pas apparus avec François Hollande et ne seront sans doute pas réglés avec lui. Comme ils ne sont pas apparus sous Nicolas Sarkozy, et n’ont certainement pas été réglés avec lui. Je comprends fort bien qu’on veuille d’une réforme de fond de la fonction publique et du code du travail – je la désire moi-même. Mais de là à croire qu’il y a les étincelles d’une révolution, ce n’est pas sérieux.

Sans cette vraie composante économique et politique, peut-on croire à une Révolution ? Non. Patrice Gueniffey se fait plaisir. La base même de notre école de pensée mutuelle pourtant, c’est que la Révolution Française est finie. Elle n’est plus le centre de notre imaginaire politique – sinon, justement, ce n’est pas François Hollande, mais Jean-Luc Mélenchon qui aurait été élu. Participer au mouvement d’une toute petite partie de la droite pour la remettre au centre de la question, comme si on pouvait rejouer une partie perdue de longue date, c’est amusant (ou, selon les cas, atterrant d’incohérence), mais ce n’est pas très raisonnable.

Le Point qui se désole d’une France rétrograde, semblant adhérer en cela à l’illusion Sarkozyste qu’il n’y a point de modernité autre que celle que proposait l’ancien Président de la République, est l’illustration même de ce qui empêche la France d’avancer. Elle révèle en outre, un mal de la presse, particulièrement dans ce pays : l’amour de l’Etat d’urgence, du « dos au mur », des temps exceptionnels. L’amour de la complainte aussi. Pauvre France du Point, victime de ces milieux de réseaux invisibles, de cet « Islam sans-gêne », de cet immobilier Parisien qu’il faut maîtriser, de ces classements de lycées, d’hôpitaux et de classes préparatoires qui doivent sans doute lui permettre d’optimiser sa vie, envieuse de ces riches dont on se demandent « comment ils vivent », agacé par « la méthode Pépère », pauvre France du Point qui n’a pour tout exutoire que ses questions rhétoriques de couverture.

Lorsque François Furet nous disait que la Révolution était finie, il faisait acte d’historien ; en cela qu’il départageait le passé du présent. Il nous invitait à penser l’avenir. Lorsqu’il parlait du Passé d’une illusion au sujet du communisme, il nous invitait à nouveau à ne pas être nostalgique. Il s’adressait beaucoup à la gauche – la droite, si elle avait lu Aron, le savait déjà. Loin de moi l’idée de me moquer des nostalgiques. Mais qu’ils n’aillent pas nous prétendre qu’ils font de la politique4.

  1. Et ce serait une erreur d’oublier qu’une très grande quantité d’acteurs de la rue de 1789 ne sont pas des salariés. []
  2. Et qui est peu flatteur pour celui qui le pratique. La couverture du Point à cela de très sot qu’elle grime en personnages révolutionnaires différents acteurs politiques connus ; mais précisément, la Révolution Français a été ce qui a fait émergé une génération d’inconnus, soudainement précipité en politique. []
  3. Il avait rappelé, je cite de mémoire, que le jeune Bonaparte offrait à Joséphine une bague sur laquelle il avait inscrit « Au destin ». Quant à Nicolas Sarkozy, il « [invitait] Carla Bruni à Disnelyand ». La comparaison, selon lui, et je pense qu’il est raisonnable de le suivre, pouvait s’arrêter là. []
  4. C’est probablement du reste la première chose que m’a apprise Patrice Gueniffey, qui, lorsqu’il analyse toute société autre que la France contemporaine, est un homme d’une remarquable lucidité. []
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Sexe et Etat-Civil

Ou « Atlas ». Comme on préférera. Cette nouvelle est plus, à l’origine, un exercice de style (vaguement sur le thème de la fugue, mais ça n’a pas beaucoup d’importance). Le lecteur agacé par le style peut-être pataud ne trouvera de consolation que dans le fait que je partage globalement son sentiment.

 

« Je pense que je pourrais tomber trop facilement amoureux d’une Nausicaa.
- Quand tu dis Nausicaa, tu veux dire, avec pédanterie, le type de femme qu’est la royale et phéacienne Nausicaa d’Homère, ou bien tu veux dire, avec un goût un peu banal pour les prénoms exotiques que le seul fait qu’une femme porte ce nom suffirait à ce que tu tombes amoureux d’elle ?
- Je voulais dire le second mais maintenant que tu m’as présenté une autre explication, je ne suis plus aussi sûr ! »

Je les écoute sans trop prêter attention. La musique indienne que le restaurant passe, si caricaturale soit-elle, m’empêche de me concentrer. Les flûtes qui partent soudainement, les voix qui ondulent, et derrière, le grommellement des percussions, tout ceci prévient chez moi la moindre réflexion. Et plutôt que Nausicaa, je pense à Europe, kidnappée, et je me figure que ce sont mes pensées qui ont été transformées en génisse. Je m’aperçois alors que le mot « génisse » exerce sur moi une certaine fascination érotique, ce que je cherche à comprendre. Je me demande si je n’aurais pas quelque passion homosexuelle refoulée, et que j’entend au fond le mot pénis, extrayant une image profondément enfouie dans un recoin de mon subconscient, qui me fait frisonner ; ou plus probablement, que j’entende par approximation « gémisse », que le seul subjonctif me plaise par association d’idée ou que j’y ajoute de moi-même le « ment » qui m’évoquera une femme en plein transports.

Tandis que je me rend ridicule à moi-même, mes amis de leur côté, en sont encore à discuter des charmes onomastiques. Mes pensées galopent encore, me font me souvenir que je confonds Europe et Io; c’est la seconde qui sera changée en génisse, dans une de ces scènes de vaudeville que les mythologies osent sans la moindre gêne. De toute façon, je m’y perds. Il y a tant d’Europe déjà ; Europe fille d’Agénor, Europe fille de Tityos, Europe la nymphe des eaux. Le nom même d’Europe finit par s’associer dans ma tête à une beauté préraphaélite, à une belle endormie, une cascade de cheveux qui deviendrait le Danube, le Rhin, la Seine et le Pô, un fleuve gigantesque, sinueux, multicolore, dispersé dans la Méditerranée, la Baltique, la Manche, l’Atlantique et toutes les fontaines de toutes les villes que j’ai pu voir. Je crois que je suis en train de m’endormir.

« Tu ne peux pas aimer une Grecque parce qu’il y aurait trop de complications; tu ne parles pas la langue, tu ne supportes pas la Méditerranée, tu n’aimes pas la musique, et puis excuse moi, mais tu dis trop de bien de la Turquie. En somme, ‘est une idée ridicule. Tu es hanté par ce préjugé à la mode, qui veut qu’on aime son contraire. Je le voudrais aussi, mais soyons réaliste un instant.
- Je ne sais pas ! Tu me cernes un moment, et puis après, je ne suis plus convaincu de rien. Tu as un côté grec, toi aussi, mais à la Socrate. »

C’est à ce ce moment là que la Vierge m’apparaît. Je l’écris avec une majuscule, parce que c’est une Vierge, mais je ne suis pas Bernadette Soubirou, et les statuettes de Krishna ou Vishnu ne se transforment pas en un culte de la trop pure mère du Christ ; la Vierge en question est une jeune indienne qui n’a sans doute jamais porté le sari dont la couvrirait mes rêves, dont le front n’a aucune trace du rond rouge mystérieux (et je l’avoue, angoissant dans son côté Guillaume Tell) que je ne sais quelle secte affectionne, et qui en outre n’est Indienne qu’à mes yeux de barbare dans cette enclave asiatique. Car à dire vrai, je crois bien que le restaurant est possédé par des Pakistanais.

A ce compte, on me demandera comment je sais qu’elle est Vierge et pourquoi j’y accorde la moindre importance ; mais il y a des choses qui ne s’expliquent pas. Elle marche vers notre table et, sans un mot, récupère les assiettes. Tandis que je me demande son nom, mes deux amis sont en train de se disputer sur la géographie du Péloponnèse. Je sens que l’animal de mes pensées veut revenir à sa tanière, quitter les rivages asiatiques, reprendre sa forme naturelle et échapper au marivaudage de l’Olympe. Avec un geste dramatique, je me lève pour payer, coupant court aux protestations de ceux qui ne veulent pas de cette bien maigre générosité.

L’air glacé de la rue, la pluie décolorée des villes, me libère de l’odeur des épices et de l’espèce d’encens dont je suis couvert. Je me retourne pour regarder, à travers les vitrines du restaurant, la Vierge qui disparaît. Elle est là, immobile, insondable, ses yeux accrochés à un point qui semble être le néon clignotant d’une boutique en face. Mes amis discutent encore, sur le minotaure, et l’accouplement qui a pu produire ce prodige (Europe, encore !, je crois). J’aimerais qu’ils abordent des sujets plus terre à terre, que la parenthèse des fantasmes géographiques se referme car déjà le muscle de la lucidité les chasse dans ma tête. Si seulement on pouvait, aussi aisément, toucher vraiment les endroits éloignés, devenir pour quelques jours l’habitant autochtone d’un pays qui fait rêver. Ou même simplement voir Paris avec les yeux des étrangers. Quand je vois quelqu’un avec une valise, il devient pour moi toujours mystérieux et fascinant ; mais lors de mes propres voyages, mon équipement, mes bagages sont la chose la plus ridicule et la plus prosaïque au monde.

Il faut passer par des milliards de ruelles pour revenir au métro, avec un itinéraire si compliqué que les chances de se perdre sont grandes. Maudit soit celui qui, de mes comparses, refuse d’aller chez n’importe quel restaurateur indien mais exige toujours celui-ci en particulier. Au détour d’une rue, nous croisons un monstre. C’est une espèce de colosse, les yeux hagards, qui agite un énorme sac plastique plein à craquer et nous insulte copieusement. Je crois qu’il nous insulte, mais en réalité, il crie pour faire du bruit plutôt que pour parler. Peut-être est-il en fait en train de nous prévenir d’un danger quelconque ? Tandis que son sac tournoie et fait siffler l’air alentour, je me demande s’il n’est pas, en fait, aussi surpris que nous, effrayé d’avoir croisé soudainement, dans une rue déserte et mal éclairée, trois personnages qui pourraient avoir l’air, à la faveur des ombres et d’un peu d’esprit romanesque, de fous psychopathes, d’éventreurs nocturnes, de ces monstres dont a pris la mauvaise habitude de croire qu’ils n’existent pas pour pouvoir enfin s’endormir. Son sac n’est peut être en somme qu’une arme défensive, un bola improvisé faute de mieux. Mais alors même qu’un élan philanthropique m’amène à réfléchir ainsi au fait que tous les hommes sont frères dans la peur de leur propre famille, et que je commence à réfléchir au moyen de paraître moins menaçant, mes chers amis déguerpissent à toute allure et, bien sûr, je les suis. En nous voyant courir, en me représentant mentalement mon dandinement disgracieux et franchement grotesque, je songe qu’aucune obscurité ne pourrait nous donner un air redoutable et effrayant. L’homme continue à crier en secouant son arme et ses cris éloignés ressemblent plus, à présent, à ceux d’une bête blessée. Un jour, dans une forêt, je me suis coincé le pied entre deux rochers, et j’ai hurlé ainsi, utilisant ma gorge d’une façon si inaccoutumée, qui est à la fois l’habitude perdue de pleurer de notre ancien état de nourrisson, et un cri enragé, de celui qu’on voudrait pouvoir faire entendre lorsque c’est dans le labyrinthe administratif que nous sommes perdus, mais que prévient un souci d’éducation et le sentiment que cela n’arrangerait pas nos affaires. Nous ralentissons à l’approche du métro et, pour la première fois, personne ne dit plus rien, parce que nous avons tous un peu honte.

Tandis que nous nous asseyons sur les sièges de la station, je regarde les publicités immenses du métro. Lorsque nous serons nous mêmes les Grecs Anciens d’un peuple futur, exhumeront-ils ces grands panneaux primitifs, les exhiberont-ils dans les musées, les achèteront-ils aux enchères ? Ou seront-ils comme nous épuisés d’avoir une antiquité (« grecque et romaine ») ? La rame passe et vient, à nouveau, interrompre cette réflexion, m’empêchant de voir qu’elle n’irait pas très loin et que son propre terminus n’était qu’à quelques stations. Nous nous installons, dans une voiture pratiquement vide et Alexis dit quelques mots sur Wotan, Loge et Erda, autres dieux, autres mythes que je connais encore moins bien ; il rêve de beautés nordiques, de Walkyries, de forêts peuplées de chasseurs; et tandis qu’il trace en parole la carte fantasmagorique de ses idylles au pays du Rhin, je regarde scintiller puis mourir tour à tour les stations que nous franchissons. Enfin, comme les lumières sont happées, mes amis à leur tour s’en vont, et je reste seul, n’ayant bêtement pas songé à prendre un livre avec moi au départ. Il n’y a rien à regarder dans le royaume souterrain, que les grandes publicités et les commentaires plus ou moins inspirés qu’elles suggèrent aux vandales occasionnels. Des touristes vont et viennent, parlant toutes les langues que je ne connais pas, et tandis que je les examine, je ne remarque pas la femme qui vient de s’installer en face de moi. Quand je m’aperçois enfin de sa présence, je suis si étonné que je ne peux m’empêcher de la dévisager. Elle cache ses cheveux sous un chapeau fantaisie, son cou sous une énorme écharpe de laine, son corps dans un manteau prodigieusement long. Mais rien au monde ne pourrait cacher ses yeux, dans lesquels les balises des tunnels du métro font des signes impénétrables, et qui me regardent attentivement. Alors qu’elle sourit largement, je m’empresse d’avoir l’air le moins bête possible, et elle me demande d’une façon abrupte, impolie et séduisante, elle me demande comment je m’appelle.

Je ne me souviens plus de la réponse.

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Farce française

Bien sûr, le spectacle affligeant qu’offre l’UMP prête à rire. Et j’avoue volontiers avoir moi-même participé aux moqueries, en somme peu charitables, adressées à l’endroit du principal parti d’opposition. Mais une fois le moment de la franche rigolade passée, les raisons de se réjouir ne sont pas nombreuses.

D’abord, si, comme moi, on ne se reconnaît guère dans le gouvernement socialiste, fût-il social-démocrate, et qu’on désire ardemment une véritable politique de droite, plus intéressée par le désengagement de l’Etat que par les vols de pains au chocolat dans les écoles lors des mois d’août de ces dernières années, on se désolera de ce que l’UMP persiste à nous offrir, au mieux, un bonapartisme échevelé (et déraisonnable), au pire, un populisme sans mesure.

Mais il n’est pas nécessaire d’être de droite pour s’inquiéter. Ce qui se produit à l’UMP aujourd’hui s’est déjà produit au PS1, et pourrait parfaitement s’y reproduire dans les années à venir. On constate que les partis ne sont jamais qu’un amalgame de forces, qui se soumettent de plus ou moins bon gré à une figure autoritaire ou messianique, et qui, cette figure partie, se décomposent. Au fond, de Gaulle qui voulait tant éviter la dictature des Partis a tellement bien réussi son coup, que, par sa faute, les Partis ne sont que de pâles fantômes. Tous les constitutionnalistes vous le diront : le parti politique, dans la Ve République, n’existe au fond que comme tremplin pour les ambitions personnelles et présidentielles.

S’il est vain, sinon dangereux !, de vouloir des hommes politiques si désintéressés de leurs carrières qu’ils ne brigueraient les hautes fonctions que par amour de l’intérêt général, il n’est peut être pas trop imprudent d’assurer autant de contre-pouvoir que possible. Ces contre-pouvoirs ont un but simple : assurer le bon fonctionnement de la démocratie. C’est à dire, en dernier recours, assurer un renouvellement constant de l’offre politique2. Or c’est précisément ce qu’un parti est censé faire, et ce qu’il ne fait pas en France.

Dans la Ve République en tout cas, le Président peut, le Président a, par le passé, dissout l’Assemblée. L’Assemblée ne peut rien contre le Président ; et le seul gouvernement censuré, a été au fond la première et la dernière victime du pouvoir présidentiel : la seule motion de censure jamais adoptée dans l’histoire de la Ve République fut celle qui fit tomber, en 1962, le gouvernement Pompidou, pour protester contre le referendum instituant l’élection du Président de la République au suffrage universel. Je suis frappé de constater, chez nos voisins britanniques, un trait fort intéressant : ce sont, très souvent, les majorités qui tuent leur propre chef. Ainsi, Margaret Thatcher fut-elle éliminée par les cadres de son parti. Tony Blair dut s’en aller parce que son parti l’exigeait. En Grande Bretagne, donc, la carrière d’un homme politique est arrêté quand le parti ne le soutient plus. En France, c’est la vie du parti qui semble s’arrêter quand il n’y a plus de chef pour le tenir.

On notera que chez les Américains, même si le mécanisme est différent puisque l’exécutif est bien plus séparé du Parlement qu’au Royaume-Uni, on constate un fonctionnement similaire ; les dernières années d’un président en fin de deuxième mandat sont généralement des périodes où il a de moins en moins de pouvoir. De là vient, par exemple, le fait que si le Parti Républicain Américain d’aujourd’hui n’a plus beaucoup de points commun avec celui du XIXe siècle, il s’appelle « Parti Républicain » depuis 1854. Quand nous avons eu, non seulement plusieurs partis de droite, mais qui n’ont cessé de changer de nom comme ils changeaient de Grand Homme.

Le plus pitoyable, dans cette affaire, c’est la façon dont certains à l’UMP semblent prier pour le retour de Nicolas Sarkozy, refusant d’accepter une bonne fois pour toute qu’une majorité de la population a voté contre lui. Plutôt qu’être les hommes indépendants, libres et fiers de former un parti, ils préfèrent n’être jamais que les fidèles célébrant le culte de l’ancien Président, encore et toujours. Au moins, le Parti Socialiste est garanti de ne pas tomber, pour le moment, dans ce piège, tant Hollande est peu à même de susciter un tel engouement !

Parce que nous n’appliquons pas, en somme, les vraies règles du jeu de la démocratie représentative (où le parlement rappelle, constamment, la volonté des électeurs à un exécutif qui ne le tient pas comme une marionnette !), nous n’avons pas de vrais parti. A cause de cela, nous avons l’illusion d’une démocratie directe, le temps de l’élection présidentielle, dont nous nous lassons de plus en plus vite, comme les indices de popularités des deux têtes de l’exécutif nous le montre. La farce qui se déroule à l’UMP n’est donc pas révélatrice des maux spécifiques de la droite, mais des travers qui touchent tout notre pays et sa vie politique.

  1. Même si j’ai tout de même l’impression que l’éternelle guerre des chefs, si pathétique qu’elle ait été, n’atteignait pas ces sommets de divisions – peut être parce qu’on fraude mieux chez les socialistes ! []
  2. On se hasardera à me signaler que cette définition, plus ou moins empruntée à Popper, ne laisse pas entrer la notion de « peuple ». Je me suis quelque peu disputé récemment sur Twitter, avec un défenseur du populisme. Je comprends que, dans le camp conservateur, un retour de popularité de leurs idées leur rende enviable une certaine ochlocratie, qu’ils présentent comme la vraie nature de la démocratie. Nous avons donc des conservateurs qui ont brûlé Leo Strauss et les appels au retour au Droit Naturel. On est en droit d’adorer ainsi les idoles du volontarisme et de se moquer de ceux qui leur rappellent que c’est un chemin périlleux, ou de m’accuser de me livrer à une reductio ad hitlerum. Mais il me semble que les mêmes varient leurs arguments selon la direction du vent, et en appelleront à des principes supérieurs et nieront l’autonomie sur certains poins. Un « vrai ochlocrate », si cela existait !, ne saurait parler de sacralité de la vie ou entreprendre du social engineering. Soyons clair : des gens qui croient aux idées transcendantes ne peuvent sérieusement adhérer à la volonté populaire que quand elle va dans leur sens. Ce pharisianisme n’honore pas leur cause et les dessert. Pour revenir à ma définition : il va sans dire que le rythme de ce renouvellement est précisément le pouls d’une démocratie. In fine, rien ne se fait jamais sans l’assentiment du peuple. Mais il consent, il refuse ; il ne fait en somme rien d’autre, car « le peuple » est une fiction, pas une personne. Ce ne sont pas les fictions qui font de la politique. []
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Quelques remarques sur le mariage et l’adoption ouverte aux couples homosexuels

Il règne en ce moment une certaine lassitude quant au « débat » lié à une promesse de campagne du Président de la République : l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, et, partant, l’accès légal à l’adoption pour ces couples. La lassitude vient en somme de deux facteurs : d’une part, le fait qu’on peut débattre tant qu’on veut, il existe une majorité parlementaire qui votera probablement cette loi, ce qui rend le débat peu utile ; d’autre part, le caractère très passionné du débat et la rapidité à laquelle il devient stérile.

Nous passerons, bien évidemment, sur les deux excès qui consistent, l’un à dire que l’homosexualité est une menace pour la société ou l’espèce, l’autre à considérer que tout discours opposé à l’ouverture du mariage et / ou de l’adoption est fondamentalement homophobe. Comme d’habitude, tout raisonnement qui vire à la démonologie, à la volonté de deviner chez autrui un plan plus ou moins conscient, qui représenterait une menace fondamentale  pour soi-même, me paraît si peu démontrable, si dénué d’intérêt, si universellement faux, que je ne vois pas le sens qu’il y aurait à réfléchir sur la question. Naturellement, il en irait différemment si un côté ou l’autre affirmait clairement sa volonté d’éradiquer l’autre.

Je suis pour ma part un fervent partisan du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels (je suis également plutôt pour l’ouverture de la Procréation Médicalement Assisté – PMA – pour ces couples, mais, comme  nous le verrons, ce débat est tout à fait différent). Pour une raison très simple : il n’existe plus, à l’heure actuelle, de norme sur l’éducation des enfants. Fait intéressant, cette norme n’existe plus notamment du fait des mouvements religieux. L’insistance donnée à l’école libre, à une laïcité aussi libérale qu’il est possible, à la non-condamnation des convictions religieuses des uns et des autres, a contribué à modifier puissamment cela. Puisque chacun peut refuser, au moins en partie, le moule éducatif républicain (et, à titre personnel, j’estime que c’est plutôt une bonne chose), il n’existe pas, du point de vue public, de norme éducative réelle en dehors de quelques éléments (essentiellement les matières et les programmes). Puisque chacun peut exercer la pratique religieuse qu’il désire, il lui est loisible de plonger un enfant dans des fonts baptismaux, d’exiger de lui telle ou telle épreuve initiatique, qu’elle soit la capacité à lire la Torah dans le texte ou la profession publique de sa foi, et même de marquer son corps par la circoncision.

Evidemment, les mouvements religieux ne sont pas les seuls à avoir contribuer à cette espèce de relativisme dans l’éducation. La famille désormais modulable, recomposée à la faveur de divorces, de remariages, d’adoptions, ou pour des cas certes éminemment plus rares, d’éventuels changements de sexes des parents, il n’existe plus de structure familiale type. La démocratie libérale donne aux parents une latitude inédite en l’absence d’un contrôle social permanent (qui eût été, jadis, celui du village ou de la communauté ; qui aurait pu être, dans une société totalitaire, l’ingérence d’une structure étatique diminuant la liberté des parents), créant de fait une multitude de formes éducatives. Pour un jeune homme en couple et sans enfants, comme moi, mais qui voit, dans son entourage, une multitude de couples de la même génération commencer à se reproduire, c’est un spectacle fascinant que le caractère proprement infini des techniques et théories éducatives, qu’elles se prétendent empirique ou au contraire qu’elles soient fondées sur des théories plus ou moins fondées. Enfin, la mondialisation, la mobilité des populations, accélère encore ce phénomène, puisque d’un pays l’autre, les pratiques éducatives divergent totalement.

Entre l’enfant qui vouvoie ses parents, qui va dans une école privée en portant un uniforme, reçoit une éducation religieuse et, élevé dans un certain ascétisme, ne dispose pas d’un accès à Internet ou à la télévision, d’un côté, et un enfant élevé dans une famille recomposée, que des parents auraient décidé de tenir à l’abri de toute religion (et même, de refuser à l’enfant, s’il en exprimait le souhait !, le droit à une éducation religieuse) et qui lui donneraient un accès libre, illimité et sans contrôle à toutes formes de médias, on voit bien qu’il y a des différences considérables. Et pourtant les deux auront été élevé par un père et une mère. On pourrait aussi, sans aller dans des exemples aussi extrêmes, souligner les différences qui peuvent exister entre un couple dont les deux parents travaillent et ne prennent pas le temps de s’occuper beaucoup de leurs enfants, d’un côté, et un couple où un seul des conjoints travaillerait. Et ainsi de suite. Il n’existe plus (et je fais ici une énorme concession au camp des adversaires de l’adoption, parce qu’une étude historique de la perception et de l’éducation de l’enfant montrerait qu’il n’a au fond jamais vraiment existé) de norme dans l’éducation des enfants.

A contrario, la procréation médicalement assistée est un cas nettement plus complexe. S’il existe déjà toute une série de dispositifs permettant à ceux qui désirent avoir des enfants sans passer par « les voies naturelles », le recours à ces dispositifs reste extrêmement marginal, et on peut sans tordre la réalité sociale, dire qu’il existe en la matière une norme. Vouloir contester cette norme, je m’empresse de l’ajouter, est parfaitement légitime (à titre personnel, je suis pour la PMA). Mais, c’est, pour le coup, non pas reconnaître l’absence de norme (opération en cours sur le mariage), mais faire en sorte qu’une norme soit abolie (opération essentiellement différente). Et la promesse de campagne du Président de la République, du reste, était limitée au mariage à l’adoption (les deux droits étant de toute façon juridiquement liés). En ce sens, je comprends parfaitement la décision du gouvernement de ne pas traiter de ces deux questions.

La position des adversaires du mariage homosexuel, dès lors, apparaît dans ce qu’elle a d’arbitraire. Ainsi, demander un referendum sur la question n’a pas de sens : la myriades, l’infinité de facteurs qui déterminent l’éducation de l’enfant a-t-elle fait l’objet d’une telle demande ? Des lois qui ont infiniment plus modifié la société, concernant le changement de la structure familiale, notamment l’effacement de la notion d’autorité du « père de famille » au profit de la notion d’autorité parentale1, ont été voté par le Parlement. Pourquoi, de tous les engagements de campagnes du président Hollande, celui-ci devrait faire l’objet d’un traitement particulier ?

Les adversaires du mariage homosexuel refusent, pour leur immense majorité, d’être qualifié d’homophobes; fort bien. Mais peuvent-ils justifier en quoi le divorce (qui touche plus de 50 % des couples mariés) leur paraît plus important qu’une mesure qui concerna moins d’1% des couples ? Peuvent-ils expliquer en quoi, si un nouveau pas dans la reconnaissance de la banalité de l’homosexualité est si problématique, tous les pas précédents ne sont pas, au fond, également discutables ? En somme, au nom de quoi assument-ils d’exiger un arbitraire dans un domaine où celui-ci a pratiquement disparu ? Les adversaires du mariage ont souligné, avec force agacement, qu’ils ne comprenaient pas pourquoi on opposait systématiquement un couple hétérosexuel défaillant (par exemple, maltraitant ses enfants) et un couple homosexuel « idéal » ; ils soulignaient qu’on ne pouvait pas vouloir édifier des normes sur la base de mauvaises situations. Mais précisément, il n’existe pas de norme. Faire comme s’il en existait une, c’est nier le réel ; vouloir en établir une, c’est demander beaucoup plus de choses, en somme, que ce que demandent les homosexuels.

Même l’idée selon laquelle, au fond, les couples homosexuels se réclameraient d’un hypothétique « droit à l’enfant » (terme que je n’ai pour ma part, jamais vu que sous la plume des adversaires du mariage et de l’adoption par des couples de personnes du même sexe) ne tient guère. On pourrait faire le même reproche à une femme célibataire qui déciderait d’avoir un enfant parce que tel est son bon plaisir, mais n’entendrait pas subir ou tirer profit du lien matrimonial à cette occasion. On pourrait même dire la même chose d’un couple hétérosexuel qui décide d’avoir des enfants pour les raisons les plus futiles au monde. Le cas existe probablement, et pourtant, nul ne va leur interdire quoi que ce soit. Précisément parce qu’il n’existe pas plus de normes ou de critères légitimes sur la disposition à avoir des enfants qu’il ne s’en trouve pour les éduquer. Et je pense que peu d’entre nous veulent vivre dans une société où on établirait une liste des mérites à avoir pour se reproduire.

Enfin, autre facteur éclairant : la vacuité du débat qui a pu opposer psychiatre, pédo-psychiatre, sexologues, anthropologues et autres « experts ». Chacun pourra, à loisir, produire tel ou tel personnage qui viendra défendre sa thèse. C’est bien là l’illustration que même scientifiquement, notre société n’a plus de consensus sur l’éducation des enfants. C’est peut être un fait désolant2 ; mais il serait pire encore de n’avoir plus comme seul dénominateur commun l’idée que les enfants ne sont jamais élevés par deux personnes du même sexe. Je répète cet argument, parce que c’est à mon sens le plus déterminant : en voulant établir une norme dans un domaine qui n’en contient pratiquement plus, les adversaires du mariage homosexuels exigent de la société beaucoup plus que ce que les partisans demandent.

  1. Loi du 4 juin 1970 []
  2. Ou au contraire, la preuve que nous sommes dans une société éminemment évoluée. []
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Sur les crimes de la France

C’est une triste chose en somme que les débats sur l’histoire de France pendant la Seconde Guerre Mondiale, et surtout le discours officiel à ce sujet, soient devenus un marronnier. C’est aussi le danger des commémorations ; en bon disciple de François Furet, je le dis tout net : l’histoire, c’est pratiquement le contraire de la commémoration ; la mémoire n’est pas l’auxiliaire de l’histoire, mais le plus souvent son adversaire ; et l’historien se joue des discours présents. Quand on a la chance de pouvoir travailler sur un matériel qui est comme sélectionné par l’épreuve du temps, quelle drôle d’idée ce serait d’explorer les scories du présent, quand il suffira de quelques années pour que l’essentiel soit conservé ?

Maintenant, tout ce premier paragraphe va devenir une simple prétérition, puisque je vais tout de même vouloir ajouter ma propre participation à la controverse que le Président de la République semble avoir créé en énonçant ce qui est une évidence historique – la responsabilité de la France dans la rafle du vélodrome d’hiver. Laissons de côté la farce de Guaino scandalisé – je ne pratique pas les bonnes oeuvres en matière d’intellect, et il n’y a pas à faire l’aumône à une pensée aussi pauvre.

Je prendrais donc plutôt l’avis de Koztoujours qui n’a pas beaucoup aimé le discours mais qui s’exprime d’une façon plus intelligente que Guaino. Koz ne réfléchit pas en historien, ce n’est pas son ambition, et cela se sent dès le titre : pour Koz, il s’agit de choisir (or l’histoire n’est pas un menu). Mais s’il implore les « politiques [de] lâche[r] les cuisses de l’histoire », il me semble qu’il en profite pour les caresser subrepticement, et on ne m’en voudra pas j’espère de défendre un peu les moeurs de Clio.

Ce qui n’est pas le sujet

Le point de vue de Koz est d’emblée polémique ; à ses yeux, le jugement de Hollande n’est pas un vrai jugement, il est simplement le signe de « l’ère du temps » et de girouettes sans sincérité, comme plusieurs passages de son texte le manifestent : « Ainsi va la France en cette époque », « inconsistants et démagogues », « fournir [des] gages », « il serait bien vu aujourd’hui », « souci si politique de donner à manger à tout le monde ». Bien, n’ayant pas le pouvoir extralucide dont semble disposer Koz pour juger de la sincérité des discours, je vais pourtant adopter son opinion : je pense cyniquement qu’un discours politique n’est pour ainsi dire jamais sincère. Partant de là, du reste, je peux même dépasser son opinion : puisque je doute de la sincérité de Hollande, que ne douterai-je pas de la sincérité de De Gaulle ? Mais là, sans doute, Koz use de ses pouvoirs qui lui permettent de ne pas douter de la sincérité du général ; car, nous explique-t-il, c’est l’idée de la France éternelle qui a guidé De Gaulle et les résistants. En gros, c’est parce que la France n’est pas Vichy que la résistance existe (oui, c’est un argument circulaire, mais que voulez-vous, les avocats…).

Dans un billet qui, par beaucoup d’aspect, est une réponse à Koz, Nicolas Mathey écrit :

Heureusement, des Français ont résisté. On prétend que c’est au nom d’une certaine idée de la France ; parce que la France serait une idée. Je préfère croire que c’est par amour du prochain, de la justice et par conscience.

C’est répondre à une phrase précise de Koz, qui écrit : « C’est pourtant parce que certains avaient au cœur cette France-là qu’ils ne se sont pas trompés de camp.  » Si romantique (et je ne fais qu’emprunter à Koz ses propres mots !) que soit cette vision, je ne suis pas convaincu par sa valeur explicative. Pour trois raisons :

1°) Même en admettant que la « France à Londres » avait « au coeur cette France-là », c’est oublier la nature de la résistance. Or la résistance, c’est notamment les communistes, qui ne se battaient pas nécessairement pour une « la France ». Je ne suis pas particulièrement étonné de voir que Koz oublie de les mentionner (quand il serait si simple de souligner qu’il leur a fallu bien du temps avant d’être « du bon côté », s’il s’agit simplement de ne pas dire du bien des cocos), mais je soulignerais simplement que « l’amour de la France éternelle » n’est pas la seule raison pour laquelle on affronte l’occupant nazi1

2°) Est-ce que Marcel Gensoul, commandant de la flotte de Mers el-Kébir n’avait pas « une certaine idée de la France », qui refusait de rendre les armes devant la marine britannique ? Est-ce que Pétain n’avait pas, après tout, une certaine idée de la France, une idée de la France éternelle, qui plaisait tant à Maurras ? Ceux qui parlaient « d’Action Française » n’avaient-ils donc aucune idée de la France ? Ainsi, même en croyant à la France éternelle, on peut agir contre la France de Londres. Le romantisme, c’est bien, mais ça ne va pas loin. Et c’est rarement très progressiste politiquement. C’est à mon sens le grand point aveugle du raisonnement de Koz.

3°) Enfin et surtout, ça n’est tout simplement pas le sujet qu’a abordé François Hollande dans son discours. Quand Koz écrit : « C’est parce que De Gaulle a eu ce culot déraisonnable de prétendre représenter la France véritable que la France n’est pas ressortie totalement déshonorée de la Seconde Guerre Mondiale », ce n’est pas faux. Mais c’est aussi complètement à côté de la plaque. Le sujet, c’est le comportement de la France et des Français face aux juifs – français ou non, d’ailleurs. La France éternelle comme raison d’être de la résistance et de la France libre, d’un côté, et les torts de la France envers les juifs, de l’autre, sont deux sujets qui n’ont rien à voir.

Le coeur du problème

On laissera de côté un point polémique, qui est celui de la vision (ou l’absence de vision) du sort des juifs français par De Gaulle2. Koz a raison d’attirer notre attention sur le fait qu’on ne peut pas tout à fait assimiler « Vichy » et « la France ». Non simplement parce qu’il y avait « la France de Londres », non simplement parce que « Vichy » est un régime et qu’un régime n’est pas une nation3 , mais tout simplement parce qu’un événement, et même une série d’événements, n’épuisent pas un sujet. Ainsi « le Vel d’Hiv », ça « n’est » pas Vichy. C’est un événement donné, qui s’inscrit dans un contexte – celui du régime de Vichy. Du coup, la question de la « responsabilité de la France » n’est pas exactement celle de la responsabilité du régime de Vichy – sauf bien sûr à réfléchir en juriste, mais ça n’est pas notre propos ici, et ça n’était pas non plus à mon avis le propos du Président de la République.

La France des 16 et 17 Juillet 1942 peut-elle être pensée indépendamment de celle des années 1930 ? Cela n’aurait pas de sens. Cette partie de la France qui s’est déchaînée contre Léon Blum, par exemple, n’appartient pas moins à la France que la Résistance. Lorsque Maurras écrit : « c’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum » en 1936, il appartient à la France. Lorsque Xavier Vallat, qui, je le rappelle, n’est pas alors considéré comme un excité d’extrême-droite, mais un député d’un des grands partis de droite, déclare, toujours en 1936:   »Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif », il appartient à la France. Et comme le « gallo-romain » le souligne, il a une « certaine idée de la France« . Il ne suffit pas d’avoir une certaine idée de son pays pour être un héros.

On dira : « ce sont des cas extrêmes ». On niera que dans toutes les classes de la société, dans pratiquement toutes les régions de France, dans toutes les confessions, parmi les athées, parmi les plus éduqués et les moins éduqués, il n’est pas besoin de chercher longuement pour trouver des discours antisémites. Ce n’est pas le simple monopole d’un Daudet ou d’un Céline ; ni de la droite, ni de la gauche (on trouverait, pour prendre un exemple précis, dans les oppositions à Louis Louis-Dreyfus lors de l’entre deux guerres, des attaques permanentes sur sa judéïté ; ses oppositions venaient de toutes les parties de la société).

Alors on dira : « Soit, il y a eu des antisémites, mais ça n’est pas toute la France ». C’est exact. Mais de Gaulle non plus, ça n’était pas « toute la France ». Napoléon ce n’était pas (loin s’en faut), toute la France. La Révolution, les Droits de l’Homme, l’abolition de l’esclavage, tout cela, ça n’était pas toute la France. Dans ce cas là, la France n’existe pas.

On dira:  ce n’est pas ça, c’est que Vichy est une aberration historique. Non ; Vichy, c’est l’un des chemins possibles d’une France fusionnant jacobinisme, corporatisme, nationalisme et étatisme ; c’est finalement l’appareil Napoléonien mis au main d’une frange de l’idéologie qui l’a emporté ; c’est un soubresaut de la contre-révolution.

J’ajoute qu’un pays se définit non simplement par les courants qu’il épouse, mais aussi par ceux qu’il n’a jamais épousé ; par les crimes qu’il commet, par ceux qu’il ne commet pas. La barbarie épouvantable de la Guerre Civile Espagnole appartient à l’histoire de l’Espagne ; il n’empêche, elle a beau s’être épouvantablement conduit à l’endroit de ses populations juives (au XXe siècle comme depuis fort longtemps), elle ne les a pas déporté en Allemagne.  De même que l’Espagne est un pays qui n’a pas déporté les juifs, la France est un de ceux qui a été complice des crimes des Nazis. En ce sens, oui, c’est un crime de la France, parce que tous les pays n’ont pas eu une telle conduite.

Koz affirme que « lorsqu’une partie de la France prend les armes contre une autre, lorsque des Français en livrent d’autres à l’ennemi, lorsque des soldats français livrent bataille à d’autres soldats français, il est bien hasardeux de placer la France dans un camp ou dans un autre ». C’est exact. Mais là encore, c’est s’intéresser, comme sur une photographie, à « la France de 1939-1945″. Or, comme le souligne bien Marc Bloch dans L’Etrange défaite, on ne comprends la défaite de la France qu’à partir de sa situation antérieure. Ce n’est jamais que la mise en pratique des Considérations sur la grandeurs des Romains de Montesquieu qui nous livre cet aphorisme :

Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille. En un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers.

Si, suivant une conversation avec Koz via Twitter, on ne peut pas dire que « Vichy c’est la France », parce que Vichy n’est qu’un régime, il ne faut pas oublier que l’antisémitisme et la puissance de l’appareil d’Etat (dont la rafle du vélodrome d’hiver apparaît comme un symbole) n’étaient pas simplement le fait de ce régime. Il n’y a rien qui fasse plus honte à la gloire du droit public français que la conduite du Conseil d’Etat sous Vichy ; mais le conseil d’Etat, ce n’est pas Vichy, c’est l’Empire. Il n’y a rien qui fasse plus honte à la « Patrie des Droits de l’Homme » que d’avoir ainsi traqué les juifs et les avoir donné aux nazis ; mais ce n’est pas simplement un régime, un appareil d’Etat qui est en cause, mais bien plutôt un antisémitisme qui était omniprésent. Ce ne sont pas des magistrats, ce ne sont pas des policiers, qui ont dénoncé ; ce sont des membres de la société française.

Ainsi, ceux qui disent : « c’est un crime d’Etat, les Français et la France n’ont rien à voir avec tout ça » agitent des fétiches, mais ne raisonnent pas.

Si on pouvait choisir, décider comme cela que la toute petite frange de la population Londonienne était la France, toute la France, ce serait formidable. Combien d’errements, dans l’histoire, ne pourrait-on ainsi corriger ! Les exactions du fascisme ne serait pas un crime de Mussolini. Les exactions du maoïsme ne serait pas des crimes de la Chine. Et du reste, jusqu’à un certain point, c’est vrai ; tous les Italiens n’étaient pas fascistes4 , tous les Chinois n’étaient pas maoïste. Et on ne prendrait que les grandes actions – quand bien même elles sont toujours, de même, le fait d’une petite quantité de gens.

Sur la légitimité du discours

Se pose enfin une dernière question : est-ce au Président de la République de dire que c’est « un crime de la France » ? Compte tenu de la quantité exceptionnelle de procès d’intention (voilà bien une arme dont la gauche n’a pas le monopole) qui s’est abattue sur le Président de la République, on pourrait avoir l’impression qu’il a commis une grave erreur politique. Citons par exemple Causeur :

 Il est facile, en 2012, de se tricoter un petit pull d’Histoire, et de s’en vêtir frileusement, avant de pointer un doigt de procureur hargneux contre « la France », ce pays d’épouvante moderne, désormais complice des Nazis dans leur entreprise criminelle contre les Juifs.

Reprenons Koztoujours :

François Hollande, après Jacques Chirac, donne cette désagréable impression de fournir d’autant plus de gages qu’ils sont d’une génération qui n’a combattu ni Pétain ni le nazisme.

Et plus loin :

On les [Chirac et Hollande] ferait résistants voire même Justes d’exception.

Mais c’est probablement dans les commentaires de Koz qu’on trouve les plus beaux procès, par exemple dans ce commentaire de Thierry Lhote, qui pousse le hors sujet et le procès d’intention au niveau de discipline olympique :

Nous assistons tout simplement à une escroquerie de base, utiliser les français en tant que groupe global à condamner à la repentance, pour éviter de traîner les rouages de la République face au tribunal stratosphérique des médias – on attend toujours des décisions importantes pour l’avenir et la survie de la nation, une stratégie économique, un plan de « redressement productif » à long terme, nous ne voyons pour l’instant que de nouvelles taxes, des insultes et de la stigmatisation sur les « riches » et des incantations de justice.

Ou celui-ci :

Un analyste de la manipulation de l’opinion et en particulier de la manipulation marxiste insistait sur la technique primordiale : culpabiliser. Culpabiliser les français afin qu’ils acceptent la bonne parole hollandaise , la parole du « juste »? N.

Je suis toujours fasciné de voir combien la rhétorique de certains allergiques à toute espèce de gauche ressemble au complexe obsidional des communistes. Il est inutile de multiplier les citations (le reste résumant souvent à Hollande = Mitterrand et Mitterrand = la Collaboration, donc Hollande n’est pas légitime), le lecteur aura facilement vu l’esprit général.

En gros, les reproches reviennent à peu près souvent sur la même chose : le manque de preuve éthique ((Aristote, dont j’ai dit du mal récemment, ne m’en voudra pas de lui voler ses concepts : la preuve éthique, en rhétorique, est l’art pour l’orateur d’incarner les vertus ou valeurs qu’il défend. Ainsi, un général courageux aura plus de facilité à galvaniser une troupe qu’un lâche notoire.  L’ethos de l’orateur est jugé, qu’il soit prédiscursif (ce que l’on sait de l’orateur avant son discours) ou discursif  – la façon dont le discours est prononcé ; appeler au calme en trépignant est moins convaincant. La preuve éthique se distingue de la preuve pathétique (capacité à soulever les passions des auditeurs). )) de la part du Président de la République.

Le problème de toutes ces réactions, c’est qu’elles sont complètement antithétiques avec la pratique de l’histoire. Je n’ai pas vécu la démocratie Athénienne du Ve siècle, et pourtant je suis à peu près certain que tout ce que Platon et Aristote ont écrit sur la question est représentatif d’une frange éminemment conservatrice de l’époque. Je n’ai pas vécu au Xe siècle, mais je me doute qu’un certain nombre de batailles menées par les comtes de Blois-Champagne sont de petites escarmouches grossièrement exagérées par les sources. Je n’ai pas vécu au XVIIIe siècle, mais je sais  que la prise de la Bastille n’est pas un glorieux réveil du peuple. Mais voilà, dès que vous parlez de certaines périodes, vous aurez toujours quelqu’un pour vous dire : « ah, mais mon grand-père, mon père, etc., était résistant, était à Londres, était FFI, a caché des juifs », etc. C’est un peu comme les amis noirs. Vous trouverez peu de gens pour vous dire : « Mon grand père était collaborateur ». C’est bien possible. Mais vous pourriez être vous même un rescapé du Vel d’Hiv en train de me lire et me laisser un commentaire disant que « Ca n’est pas la France qui a commis ce crime contre moi », ça ne veut pas dire que vous avez raison. Ce n’est pas parce qu’on est témoin d’un événement historique qu’on le connait. On peut donc parler du passé, avoir une opinion sur le passé, et même énoncer une vision officielle sur le passé, sans l’avoir vécu. C’est une évidence. De là à dire que c’est se poser en résistant, il y a un degré de mauvaise foi qui, à mon sens, ne mérite pas l’analyse.

Lorsque François Hollande dit que c’était un crime de la France, il n’est pas en train de traiter tous les français de salauds. Ni tous les français de 1942, ni tous les français de 2012. Il n’est pas en train de dire qu’il y a des gentils et des bons. Et qu’il est du côté des bons. Il n’est pas en train de dire que « la France, c’est la Collaboration ». Il n’est pas en train d’encourager les français à se désoler. A avoir une mauvaise image de leur pays. A se flageller. Il n’est pas en train de dire que la France n’est que Vichy. Et si Annette Wieviorka a tout à fait raison de souligner que Hollande aurait du rappeler dans son propos que c’est malgré tout l’Allemagne nazie qui, derrière, était responsable de la rafle. Mais elle aussi manque le coeur de sujet, parce qu’elle agit comme si Hollande faisait acte d’historien. Hollande le dit fort bien dans son discours :

Ces femmes, ces hommes, ces enfants, ne pouvaient pas s’attendre au sort qui leur avait été réservé. Ils ne pouvaient pas même l’imaginer. Ils avaient confiance dans la France.

C’est bien au nom d’une haute idée de la France que Hollande fait ce discours. Et c’est du reste pour cela qu’il affirme que  »le crime du Vel d’Hiv fut commis contre la France, contre ses valeurs, contre ses principes, contre son idéal ». Il n’y a pas là de « confusion dans [son] souci si politique de donner à manger à tout le monde » (je cite encore Koz), mais bien au contraire une certaine cohérence. Si on croit véritablement en la France, et qu’on ne s’attribue pas le pouvoir d’écarter d’un revers de la main une exaction qui y a été commise et à laquelle une partie de l’Etat et de la population a prêté la main, alors ce crime est commis deux fois : contre ses victimes, et contre la France elle-même, puisqu’on en a salit le nom. C’est donc faire justice à l’idée de la France éternelle que faire quelques reproches à l’histoire de la France réelle.

C’est une chose curieuse que les gens parlent de repentance ou d’auto-flagellation à ce sujet. Quelles sont les conséquences pratiques de ce discours ? Une attention particulière accordée à la Seconde Guerre mondiale et au génocide juif dans les écoles ? C’est déjà le cas. Dans le débat public ? Il revient déjà à tout propos. Pour ma part, je ne me sens pas « coupable » de quoi que ce soit. Je retiens simplement que « la France éternelle » chère à tant de mes concitoyens n’a pas empêché une tragédie. Et que si elle a permis au Général de Gaulle et à d’autres de ne pas abandonner le combat, il n’a gagné ce combat que grâce aux Alliés – qui ont mené l’essentiel de la bataille. La France, à mes yeux, a déjà été humiliée par cette défaite, et par cette reconquête dont elle a essentiellement été le témoin, même si elle eût d’admirables, d’héroïques acteurs. Et le tour de passe-passe de certains gaullistes, qui voudraient ne faire croire que tout ne fût qu’une épopée glorieuse, me paraît plus insultant à la France qu’autre chose. En ce sens, pour ma part, le discours de Hollande me donne une meilleure image de la France : une France qui affronte la vérité. Mais c’est sans doute parce que je suis un de ces vils gauchistes culpabilisateurs qui n’aime rien tant que la France s’auto-flagellant. Ne cherchez pas, c’est sûrement ça. Sans doute ne suis-je pas sincère. Ou essayé-je de me donner l’aura d’un résistant.

Soyons sérieux un instant : il n’y a aucun courage dans le discours de Hollande, c’est entendu. Le courage aurait été de tenir ce discours immédiatement après la guerre. En ferais-je reproche à François Hollande ? Non. S’il n’y avait que les héros téméraires qui pouvaient parler d’histoire, nous ignorerions tout de notre passé.

On aura bien compris, enfin, que tout ceci n’a rien à voir avec la science historique. Bloch disait que la « manie du jugement » obscurcissait la vision de l’historien. « Est-ce que le Vel d’Hiv est un crime de la France ? » n’est pas une question historique, au sens où loi de la gravitation universelle n’est pas un problème mathématique. La « responsabilité de la France » est une question politique (et, potentiellement, juridique). En ce sens, je ne suis pas scandalisé que le Président de la République tienne ce discours. Ni du reste des réactions qu’il a pu susciter – il est normal que le passé soit objet de polémiques, il est normal que ces polémiques ne se fassent pas systématiquement avec la rigueur de l’histoire universitaire. Mais ce que l’histoire savante peut dire est simple : le discours de Hollande n’est pas une manipulation éhontée des faits. Comme toute représentation du passée, sa vision du passé est insuffisante. Elle est insatisfaisante. Mais, et je laisserais le lecteur sur cette question parce qu’elle me paraît centrale : imaginer une France innocente de tout crime est-il si satisfaisant ?

  1. On peut aussi prolonger la réflexion en étudiant le discours de d’Astier de la Vigerie dans Le Chagrin et la Pitié qui estime qu’une grande partie de la résistance était constitué de marginaux, de gens mal intégrés, de laissés pour comptes. []
  2. Je me contente de mentionner que le point ne fait pas l’unanimité. Il va sans dire qu’il ne s’agit nullement de dire « De Gaulle était antisémite », nous sommes à un niveau de réflexion un peu plus sophistiqué ici. []
  3. Je précise tout de go que la nation ne me paraît pas un concept pour l’analyse historique. C’est un sujet d’étude, ou à la rigueur une construction intellectuelle arbitraire, mais à mon avis pas un objet réel. Par courtoisie envers ceux qui ne partagent pas ce point de vue, toutefois, j’accepterais volontiers de faire « comme si » dans la suite du raisonnement. []
  4. Notez que cela marche aussi avec les Allemands, mais je prends les Italiens puisque Mussolini arrive au pouvoir par un coup d’Etat et qu’il est abattu « de l’intérieur », donc la comparaison avec la France est un peu plus facile. Mais ceux qui sont scandalisés par le discours de Hollande devraient sérieusement se poser la question ; s’ils vont au bout de leur logique, l’Allemagne n’est pas coupable du nazisme si on peut leur fournir une liste de résistants au régime hitlérien. []
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Quelques remarques à propos du débat sur l’euthanasie

Pour des raisons que je ne comprends pas moi-même, je me retrouve à suivre, sur Twitter, une assez grande quantité de catholiques. C’est un formidable entraînement, pour moi qui suis d’une nature si intolérante, à un peu plus d’ouverture d’esprit – jusque dans les limites du raisonnable. Si, d’un côté, la conception ostentatoire1, voire prosélyte, de la religion chez beaucoup, catholiques ou non, est quelque chose que je supporte difficilement, cela me donne un poste d’observation assez intéressant sur ce milieu, ou plutôt faudrait-il dire, ces milieux.

Dans l’introduction de son oeuvre exceptionnelle, Les guerriers de Dieu, l’historien Denis Crouzet estime, par une formule choc, qu’il faut aborder les guerres de religion en partant de ce simple constat : « la Réforme est un échec ». Il a tout à fait raison : l’ambition de la Réforme, comme son nom l’indique, était de modifier profondément « la » seule religion possible pour les esprits de l’époque. La scission en de multiples courants, et bien sûr l’impossibilité de mettre fin à la « captivité babylonienne de l’Eglise », selon un titre de Luther, est un signe qui ne trompe guère ; de ce point de vue, l’ambition réelle, première, du mouvement de réforme a échoué. Mais en lisant les catholiques contemporains, je ne peux me défendre du sentiment que, fondamentalement, le catholicisme lui-même est un échec. Non du fait qu’il existe une très grande diversité de courants au sein de l’Eglise (ce n’est nullement antithétique avec les principes fondamentaux de l’Eglise catholique, qui n’est jamais qu’un syncrétisme organisé). Mais parce que de force de progression, l’Eglise catholique est devenue essentiellement une force de conservation. Ses capacités de force active de transformations (innombrables, depuis la réforme grégorienne, hérésie dogmatique à mon sens mais qui a indéniablement modelé en partie le monde chrétien, jusqu’au récent Vatican II) se sont émoussées, à tel point qu’elle ne semble parfois plus qu’une instance du conservatisme, en opposition à ce qui a longuement été sa nature profonde. Je dirais volontiers, pour achever cette digression, que le christianisme dans son ensemble2 a toujours fait preuve, en matière de choix philosophiques, d’une cécité remarquable sur ; à la puissance intellectuelle d’un Augustin, Thomas d’Aquin et, plus récemment, Teilhard de Chardin, le christianisme a trop souvent préféré des penseurs beaucoup trop statique et à mon sens moins glorieux (Aristote3, Scot, ou plus proche de nous, l’inexplicable popularité d’une pensée aussi faible que celle d’un Hans Jonas)4.

Je me souviens, il y a un certain temps, avoir discuté par billets interposés avec Koz, de la nécessité des « valeurs ». A l’époque, je pouvais encore penser qu’effectivement, les valeurs étaient un sujet de conversation sérieux (et surtout, qu’il fallait une politique de défense des valeurs). Mais aujourd’hui, la notion de valeur m’apparaît toujours plus creuse et je crois être bien plus utilitariste et relativiste que je ne l’étais auparavant. A mon sens, les valeurs, censées guider ou éclairer l’analyse, l’aveuglent plus qu’autre chose. Le sujet est plaisant pour discuter philosophie au coin du feu ; sa valeur opératoire, sa capacité à être utilisé dans le monde réel, à éclairer un problème politique, me paraît plus qu’incertaine.

On aura compris que l’un des sujets qui semble particulièrement déplaire aux religieux, en ce moment, c’est la légalisation possible de l’euthanasie évoquée par le candidat François Hollande. Evidemment, on peut se poser des questions sur ce qui va exactement arriver, tant le vocabulaire du gouvernement que celui du Président de la République est flou ; là où certains voient des ruses rhétoriques5, la volonté d’endormir le grand public, ou toute variation pour qui le gouvernement ne peut l’emporter que par l’invention d’une novlangue6, je vois surtout l’illustration de la stratégie ondoyante de Hollande. Ce n’est pas qu’il s’avance masqué, c’est qu’il s’avance en voulant être sûr de reculer. Mais chaque nouvelle concession du gouvernement est interprétée de façon fort hostile.

Ainsi, suite à l’annonce que tout serait fait après un grand débat, un billet de la blogueuse Nystagmus a fait sensation parmi les adversaires de l’euthanasie : « Je hais les débats », qui raille, non sans quelque raison, les « barbecues  citoyens on l’on échange fraternellement (et « sans polémique », mon Dieu, « sans polémique »!) « . L’auteure conclut sa réflexion par ce paragraphe stimulant :

Sous le triple effondrement des différences fondatrices que sont la différence des sexes, la différence des espèces et la différence des générations, le débat aujourd’hui se résume à une empoignade tripes contre tripes, où chacun veut que sa souffrance, son parcours singulier, sa perception des choses ait force de loi.

L’auteure dit peu avant qu’elle doit être une « affreuse réac ». Qu’elle se rassure : si elle est effectivement tout à fait réactionnaire (au sens strict, et sans intention péjorative de ma part), il n’y a là rien de bien affreux. On pourrait rétorquer aisément à l’auteure que c’est sa conception, son parcours, sa perception qui l’amène à affirmer que (a) les différences qu’elle évoque sont fondatrices et (b) leur effondrement est réel. Aussi, l’auteure réussit l’exploit, dans la même phrase !, de souligner que le débat est impossible parce que chacun impose « sa perception des choses »… tout en partant d’une pétition de principe.

Au risque de répéter une vieille plaisanterie, le problème, c’est que les réactionnaires ne sont plus ce qu’ils étaient. La pensée réactionnaire part, d’emblée, sur une interprétation purement esthétique (et jamais politique, bien qu’elle s’en défende) de l’histoire. Mais plus on remonte aux sources de la pensée réactionnaire, plus on est séduit par l’extrême érudition, la subtilité, la nuance ; on ne peut pas dire des réactionnaires d’antan qu’ils étaient ignares en matière historique. Il est malheureusement plus difficile d’en trouver de pareilles espèces aujourd’hui.

Ainsi cette idée fondamentale dans le billet Nystagmus : « Or, désolée de vous l’apprendre, mais collectivement nous ne savons plus penser », qui s’appuie sur quelques brefs extraits de fora7 internet ; qu’on me démontre quand nous avons su penser collectivement. La lecture de Denis Crouzet donne, par exemple, un bon aperçu des sociétés en pleines guerre de religion, où il n’existait pas de pensée collective, non simplement à cause des oppositions entre camps, mais aussi parce que ces oppositions, précisément, supposaient un ralliement à sa propre chapelle laissant peu de marge à l’exercice de tout esprit critique.

Evidemment, les adversaires du « débat » n’ont pas tort : Hollande n’est pas clair, par souci de ne s’aliéner personne plus que par calcul à mon avis ; et ces grands débats n’ont pratiquement jamais aucun intérêt. Mais ceux qui s’opposent à l’euthanasie ne sont guère plus honnête dans leur procédé, qui consiste toujours à présenter les choses sous l’angle de « débrancher mémé ». Parce qu’ils ne veulent pas céder d’un pouce sur les – sur leurs – principes, fort de leur éthique de conviction (principal problème des valeurs), ils ne contribueront pas à rendre la loi plus sûre, là où justement ils ont parfois de bons points à faire valoir (car il doit bien se trouver des moyens de s’assurer « qu’on ne débranchera pas mémé » contre son gré). Ils protestent de ce qu’on ne supporte plus « le spectacle de la souffrance », mais en même temps ils ne répondent que rarement à ceux qui soulignent que ce n’est pas le spectacle de la souffrance, le sujet, mais ceux qui sont en train de souffrir. Bref, aucun camp n’a le monopole des arguments de la manipulation, et chacun croira bien sûr agir pour le bien commun. Précisément parce que les valeurs ne sont pas un sujet de débat (et cela n’a rien de nouveau historiquement). Or tout le monde veut faire de ce sujet un débat de valeurs. Cette surenchère de bonne conscience est fatigante et constitue en somme une immense perte de temps.

Reste un dernier point qui me frappe particulièrement. Ce qui revient le plus souvent, dans la bouche des adversaires de l’euthanasie, religieux ou non, c’est l’idée d’une modification profonde de la société, irrémédiable, irréparable, etc. Et dans le même temps, on a bien vu le jugement que certains ont de cette société où les « différences fondatrices », pour citer à nouveau Nystagmus, se sont effondrées. Ne rentrons pas ici dans le vieux débat « est-ce la loi qui modèle la société où l’évolution de la société qui crée la loi », nous n’en sortirons pas. Soulignons simplement que ça n’est pas la première fois que cet argument apparaît. Ne doutons pas que le mariage homosexuel (ou l’adoption) devrait détruire la société. L’avortement devait détruire la société. La pornographie serait en train de la détruire. Le divorce devait également la détruire. La pratique du coïtus interruptus (« les funestes secrets ») devait la détruire. L’abolition de la Lex Oppia devait la détruire. La lecture individuelle et silencieuse devait la détruire.

Aux yeux de tout ceux là, la société n’est pas un roseau qui plie sans se rompre. Ils restent persuadés qu’il n’y a pas d’autonomie possible, que des lois supérieures gouvernent la société et que sans ces lois elle disparaît. Je me souviens fort bien que l’une des causes de la Révolution avancée par nombre de ses adversaires sur le moment était la grande quantité de célibataire, « preuve d’immoralité ». Mais après, tout, les partisans des Lumières jugeaient bien que les moines étaient monstrueusement immoraux à mener une vie contemplative « inutile ». Et le film Le déclin de l’Empire Américain montre, non sans humour, encore qu’avec un peu de lourdeur cynique, qu’on peut parfaitement être dans le camp des « athées scientistes progressistes » et avoir un discours décliniste. Il est bien évident que les religieux n’ont donc pas le monopole de ce type de pensée.

Certains estiment, nous l’avons vu, que le manque d’intelligence des participants prévient tout débat. Et il faut reconnaître que les méthodes de plusieurs groupes de lobby en faveur de l’euthanasie (l’ADMD, notamment) ne donnent guère envie de suivre leur discours. Mais, chez leurs adversaires, l’évocation hâtive de l’apocalypse, le goût permanent de l’eschatologie, l’idée que toute société légèrement différente va nécessairement à sa perte n’est-il pas, tout de même, un obstacle au moins égal à l’existence d’un débat pacifié ? Même sans aller jusqu’à ces extrêmes, qui, il faut le reconnaître sont rares, des expressions comme celle-ci « bouleversement anthropologique fondamental » (tirée d’un billet de Koz) ou « hiver de notre humanité » seraient-elles appropriés pour désigner une euthanasie extrêmement encadrée ?  Enfin, est-il possible de considérer qu’une légalisation n’est pas une institutionnalisation ? Ce qui me frappe, au fond, c’est le manque de foi des adversaires de l’euthanasie envers la société dans son ensemble et l’attitude des individus dans une société où telle ou telle chose est autorisée. Comme si la loi n’était pas une force d’émancipation, mais une camisole qu’il fallait à tout prix employer pour que l’animal devienne un homme.

  1. Qu’on me comprenne bien : il est pour moi aussi incongru de parler publiquement de sentiments religieux que de sa sexualité. Mais ma conception, très personnelle j’en conviens, de la foi, est en somme assez hostile à l’idée de communauté de croyants et d’actions rituelles. C’est du reste l’une des raisons pour lesquelles je ne discute pratiquement jamais de religion : d’abord parce que je ne discute pas non plus de ma vie sexuelle, ensuite parce que ce que la majorité des croyants que je connais appelle « religion » n’a, à mes yeux, absolument rien à voir avec la religion. Encore une fois, je le précise : à mes yeux. Ceci est un jugement purement subjectif, non une démonstration ni une polémique. []
  2. On comprendra donc que je ne vise pas ici uniquement l’Eglise catholique. []
  3. Oui, je sais… je le pense sincèrement, mais je n’ai pas la place ici d’écrire un long plaidoyer contre Aristote. On pourrait aisément se livrer à une critique de mon commentaire rapide, de toute manière, par exemple en soulignant que mettre Augustin et Teilhard ensemble est quelque peu contradictoire ; je ne m’attache pas tant ici à un système de pensée plutôt qu’à la capacité d’une philosophie donnée de bouleverser les conceptions préexistantes. Aquin, là encore, peut être un choix curieux, si on considère la Somme théologique comme une simple compilation, ce qui constitue une lecture fort naïve du texte à mon avis. Notons en outre que ces listes ne sont pas exhaustives et comportent surtout des « stars ». Manque surtout, dans les penseurs « dynamiques » un Nicolas de Cues. []
  4. Suite à un juste commentaire de Polydamas : il est évident que l’Eglise n’a pas « ignoré » Augustin ou Thomas d’Aquin mais, outre que ces auteurs ont été fort contesté – une partie des thèses de Thomas d’Aquin ont été condamnées pendant une cinquantaine d’année – il me semble qu’elle aurait du leur accorder une bien plus grande dignité qu’aux autres auteurs que je cite, ce qui ne me paraît pas avoir toujours été le cas. Mais indiscutablement, Augustin et surtout Thomas d’Aquin jouissent aujourd’hui d’un prestige bien mérité. []
  5. Le Chafouin écrit, dans un billet récent, que Hollande « semble agir comme un charmeur de serpent ». Koz parle d’une « stratégie du chloroforme ». Notez qu’ils n’ont pas complètement tort, par ailleurs, hein, le gouvernement est particulièrement lâche sur la question. []
  6. Notons qu’on pourrait renvoyer à ceux qui se contentent de cet argument que c’est une façon élégante et détournée, de leur côté, de ne pas s’incliner devant le suffrage universel. []
  7. Si on est vraiment réactionnaire, on assume ! []
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L’amour de l’apocalypse

Les Grecs, à qui nous prêtons, entre autre, tant de responsabilité dans nos malheurs, nous ont légué cette belle maxime, déjà citée ici à l’occasion : pan metron, de la mesure en toute chose. Nous n’en avons guère ces derniers temps (c’est à dire : depuis environ cinq ou six ans). La présidence normale est un doux rêve : le problème n’était pas, en soi, Nicolas Sarkozy, mais les réactions passionnées qu’il suscitait. Le problème n’est pas, en soi, François Hollande, mais les réactions passionnées qu’il suscite.

En France, disait Beaumarchais, tout fini par des chansons. On aimerait y retrouve cette belle expression : « chansons que tout cela ! », qui ne se fait malheureusement guère plus entendre. Après l’hystérie de l’anti-sarkozysme à tout crin, qui a vu surgir ses ridicules « vigilants », nous entrons dans l’ère de l’hystérie anti-socialiste. Qu’on y réfléchisse un instant : nous avons au pouvoir un président et un premier ministre qui sont tout ce qu’il y a de plus sociaux-démocrates, c’est à dire, tout de même, loin d’être de dangereux rouges, mais pourtant, à lire certains, ce serait déjà la fin du monde. Eux-mêmes et leur ministre, de toute façon, ne valent guère mieux en la matière. Un gros garçon sorti de sa public school leur fait-il un de ses traits d’esprit dont il a le génie, car on ne saurait nier à M. Cameron un sens de la répartie qu’on aimerait bien voir proliférer dans notre parlement, voilà notre gouvernement qui se couvre de ridicule en essayant l’ironie ou en réagissant de façon pincée ; il eût fallu, ou bien dépasser les Anglais en flegme puisque nous n’y parviendrons pas en baisse des prélèvements obligatoires, ou bien réagir avec l’intelligence de Richard Murphy du Guardian qui cite cette phrase du chancelier de l’échiquier de l’actuel gouvernement de sa gracieuse et jubilatoire majesté :   »I regard tax evasion and indeed aggressive tax avoidance as morally repugnant » (je considère que l’évasion fiscale, ou toute action visant à chercher à éviter les impôts, est moralement répugnante). Même quand ils nous critiquent, il faut aller un peu lire les anglais pour savoir quoi leur répondre…

A ce sujet, rien de plus révélateur que cette brochette de commentateurs de la droite, plumitifs divers1, éditorialistes en tous genres, twitteurs variés, qui après avoir exprimé leur effroi devant le refroidissement des relations franco-allemande (la faute à Hollande) se sont esclaffés à la sortie de M. Cameron (encore, toujours la faute à Hollande) ; pas assez de mots pour dire le manque de sens diplomatique de notre président, pas assez d’encens pour saluer l’esprit, pourtant peu diplomatique non plus, du premier ministre britannique.

Les politiques, bien sûr, ne sont pas en reste ; témoin, ce billet de Bernard Debré, qui nous annonce carrément que la France va être au ban de l’Europe – et, bien sûr, ça sera la faute de Hollande. Or dans le même camp de la droite, on range désormais donc ces gens qui ne veulent rien tant que nous soyons les meilleurs amis d’un David Cameron fort chahuté et d’une Angela Merkel en perte de vitesse, et d’autres qui nous expliquent que le moindre drapeau étranger est une insulte à la nation ! On trouve donc des gens pour trouver à la fois que les socialistes aiment trop les étrangers (quand ils sont nord-africains, sans doute), et qu’ils se les mettent à dos (quand le Rhin ou la Manche nous en séparent). Quoi ! Monsieur ! Mais l’Allemand, l’Anglais est notre frère ! Ils ont déjà le droit de vote aux élections locales, du reste, grâce à l’Union Européenne, qui est une sainte chose ! Eh bien inspirons nous donc des anglais et de cet adage qui a tant plus aux Américains : no taxation without representation, et puisque nous prélevons des impôts indirects sur les étrangers, laissons les donc voter au moins aux élections locales : mais là soudainement, la même droite, les mêmes critiques, les mêmes esprits nous expliqueront que la chose n’est pas souhaitable.

Il n’y avait rien de plus pathétique, rien de plus méprisable que ces hordes d’effarouchés à la moindre sortie de Nicolas Sarkozy, qui était toujours prêt à nous expliquer que cette homme nous mettait la République sans dessus dessous et était profondément dangereux, et qui, dans leur vacarme, empêchaient les critiques plus précises de se faire entendre. Nul doute qu’il faille une opposition. Nul doute qu’il faille critiquer, sans relâche !, toutes les fautes que les socialistes au pouvoir ne manqueront pas de commettre et ont déjà plus ou moins commises. Cela peut se faire sans prédire la fin du monde ou de nos institutions pour demain. Ou la « fin de la France ». Les temps sont durs, soit. Ils le sont pour tous. Les retraites à soixante ans sont une folie, le niveau des taxations risque de devenir étouffant ; je suis le premier d’accord, mais la gauche n’est pas plus aveugle que la droite au principe de réalité et ferait marche arrière si les choses devenaient intenable (elle l’a déjà fait par le passé).  La première dame fait un twitt effarant ; je comprends qu’on s’esclaffe, moins que l’on s’en persuade que c’est un signe de la fin des temps.

Ce pays qui voit dans un mauvais comportement ou de mauvais résultats de son équipe de football la preuve de sa déchéance, qui s’obsède de son déclin ad nauseam, qui est capable de pousser le vice jusqu’à cet impossible auto-schadenfreude lorsqu’on apprend que l’Allemagne nous dame le pion des investissements, a bien besoin de s’inspirer du Royaume-Uni : non tant pour sa fiscalité (encore que ça ne serait pas une mauvaise idée), mais d’abord pour l’art d’y prendre les choses avec recul et humour. Au pire, si tout va vraiment mal, nous irons encore un peu plus loin, et nous irons voir les Irlandais, qui, en la matière, ont des leçons à donner à tous.

  1. Quand bien même, naturellement !, toute la presse est de gauche, enfin, c’est bien connu ; trouvera-t-on donc parmi ces contempteurs de la parité un seul qui nous proposera une loi pour imposer un journaliste de droite pour chaque journaliste de gauche ? []
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Un os andalou

Plutôt des élections récentes, où les triangulaires prennent des allures de marivaudages inattendus, il me paraît plus important de se pencher sur l’Espagne au chevet de laquelle l’Union Européenne et, plus naturellement, les pays de l’Eurozone, se penchent avec inquiétude. Si on résume rapidement la situation, on se retrouve avec un secteur bancaire espagnol complètement dévasté, une quantité d’expulsion effroyable, et un plan d’aide de 100 milliards d’euros qui ne semblent rassurer personne. On peut tirer à mon sens, trois enseignements importants de cette situation.

1°) La « crise des  dettes souveraines » est une invention. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : la dette souveraine me paraît toujours trop élevée en France (ou à tout le moins fort mal employée), je reste partisan de mesures pour la limiter afin de pouvoir diminuer à terme les prélèvements obligatoires. Mais là, il s’agit de l’Espagne. Un pays qui était parvenu, au cours des dix dernières années, à réduire sa dette publique de 67.4 % à 36.3 %, puis qui est remonté entre 2007 et 2012 à 68.5 %. Remontée inquiétante, dira-t-on, mais le niveau final reste bien en deçà des autres grandes puissances économiques européennes (comme on peut en juger sur ces données Eurostat). A l’évidence, la capacité de réduction de dette publique de l’Espagne, comme en témoigne la période 1997-2007 montre à tout le moins que la dette n’y est pas un problème structurel. Dire ceci n’empêche nullement d’être partisan de politiques d’austérité si cela vous chante, d’être anti-fiscaliste en diable ou que sais-je. Il s’agit en revanche de reconnaître la vérité : l’étiologie des mécanismes économiques de crise ne saurait laisser place à une interprétation simpliste.

2°) La crise politique à venir va faire très mal. Le rôle que joue l’Union Européenne dans cette histoire est particulièrement préoccupant et elle risque fort d’être l’une des grandes perdantes dans cette histoire. Car les cent milliards destinés à renflouer les banques espagnoles fournies par les pays de l’eurozone forment tout un symbole : aux yeux de nombre de gens, cela donne l’impression d’une alliance de « l’aristocratie de l’argent » (les banques) et de « l’aristocratie de la bureaucratie » (l’Europe). Que ces deux mythes soient stupides, flous, caricaturaux et sans fondements n’est pas, ici, la question. A l’heure où on aimerait que les hommes politiques français s’entourent moins de communicants, on en viendrait presque à souhaiter que les grandes institutions financières et européennes recourent à leur service, et réfléchissent un instant à l’image déplorable qu’ils peuvent donner, quand bien même ces mesures étaient, à brèves échéances, probablement d’une extrême nécessité. La compétition entre « pays affaiblis », Espagne, Grèce, Portugal, Irlande (et sans doute, d’ici peu, l’Italie) risque d’affaiblir encore plus les institutions européennes. A mon sens, le couple franco-allemand s’est montré, depuis quatre ans, d’une nullité exceptionnelle dans l’histoire Européenne, ce qui justifie plus que jamais l’idée qu’il ne faut pas laisser les destinées de l’Europe entre les seules mains des héritiers géographiques de l’Empire de Charlemagne.

3°) La bêtise de la relation tracée par certains entre argent et talent, enfin, m’apparaît toujours plus sotte, là encore, sans entamer mon libéralisme profond ! Si je persiste à penser que la recherche de l’enrichissement personnel est une profonde motivation et n’a rien de blâmable en soi, je continue à croire qu’il ne faut pas systématiquement associer gros profits et compétences. J’avais fait un twitt ironique, il y a peu, sur Bruno Iksil, ce trader français exilé à la City qui a fait prendre à JP Morgan des positions extrêmement périlleuses et coûté dans les deux milliards de dollar à son employeur. Je soulignais que cet exemple montrait qu’il ne faut pas toujours se désoler de ce que notre fiscalité nous priverait d’innombrables talents.  Encore une fois, les même « talents » laissent un peu sceptique aujourd’hui : ce qui est frappant, dans le cas Espagnol, c’est la bêtise généralisée d’un système bancaire qui a prêté à tout va à des gens insolvables, en s’appuyant sur une bulle immobilière dont la nature spéculative paraît tout de même assez évidente. N’en doutez pas : de fervents libertariens viendront vous expliquer que c’est sans doute, à nouveau, la faute des Etats, qui devraient avoir l’intelligence de prévoir tous leurs effets pervers et de ne rien faire, nous laissant tous subir joyeusement les externalités négatives qui s’ensuivent généralement. D’autres, un peu moins idéalistes, vous expliqueront qu’il faudrait qu’on laisse ces banques faire faillite. Ignorons un instant le coût social de la chose, et considérons simplement le coût systémique, non seulement pour l’économie espagnole, mais pour l’ensemble de l’Europe (et au-delà). Peut-on sérieusement prétendre se soucier de l’économie et souhaiter une chose pareille ? Je ne vois guère comment on peut expliquer le comportement récent des banques espagnoles sinon par cupidité (puis, sans doute ensuite, une certaine lâcheté). Je ne dis nullement, évidemment, que la solution est dans plus de régulation, dans le fait de pendre les banquiers, ou de tout nationaliser (encore que cette dernière solution risque de s’imposer dans de plus en plus d’esprits, oublieux du fait que si le « libéralisme » n’est manifestement pas une garantie que les plus compétents arrivent à la tête du système, l’étatisme a encore beaucoup de preuves à fournir en la matière). Je souligne simplement qu’il faut faire preuve d’un peu moins d’hybris1. Mais il va peut être falloir sérieusement commencer à réfléchir aux nouvelles structures bancaires qu’il nous faut, et à un modèle radicalement différent en la mesure – non pour rêver des lendemains qui chantent, mais tout simplement pour sauver le capitalisme !

  1. Rappelons que le mot même de « banque » désigne à l’origine le « banc », de l’italien banca, la table sur laquelle le prêteur, ou plus souvent le changeur de monnaie à l’origine, s’installait sur les marchés – en Grec, la banque se dit encore « trapeza », table. La « banqueroute » désignait en réalité le fait de rompre le banc (de l’italien toujours, banca rotta, banc cassé), les autorités ou le banquier lui-même devant casser publiquement cette table comme signe qu’il n’avait plus le droit d’exercer après une faillite. Si je me réjouis que le secteur financier n’en soit plus là, il ne faut pas oublier ces modestes origines… []
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Le manque de lisibilité politique

Je disais dans mon billet publié juste après le second tour que nous allions avoir moins de politique : cette campagne fantomatique me confirme dans cette opinion. Je n’entendais pas par là « moins de politique politicienne », puisque de ce côté là il n’y a rien à espérer ; la droite s’illustre lamentablement de ce point de vue, entre le fameux « on a Taubira » de Jean-François Copé, ou cette récente polémique minable de Jean-Paul Garraud. Certains me diront que de bonne guerre, et que ça n’est jamais que de l’antisarkozysme à l’envers. Soit. C’est la règle du jeu. Le problème vient de ce que la « politique politicienne », faite de petites attaques de chaque côté et surtout d’une grosse louche de démagogie, est en train de prendre tout le paysage.

Si je me réjouis, pour ma part, d’un retour des experts (même si souhaiterais plus de personnalités du privés et moins de hauts fonctionnaires), ce n’est qu’à condition que les hommes politiques, au lieu de leur mettre des bâtons dans les roues, leurs facilitent la tâche. Or nous sommes dans une situation qui semble diamétralement opposée.

J’avais été très frappé d’entendre, chez beaucoup de gens de droite, y compris parmi certains des plus modérés, l’espérance délirante qui était placée dans la personne de l’ancien Président de la République. On atteignait parfois des sommets de naïveté, avec l’idée que « lui seul serait à même de gérer le pays face à la crise ». Peu d’arguments solides venaient défendre cet étrange messianisme. D’aucuns disaient : « Il a l’expérience », voire, pour les plus roués, « il a appris de ses erreurs ». Argument un peu faible ; on est sorti de plus d’une crise – qu’elle soit économique ou politique – en changeant l’équipe au pouvoir, si expérimenté qu’elle fût. D’autres soulignaient qu’il serait bien plus solide pour les négociations internationales. Outre le fait qu’à mon avis, le passé ne leur donnait pas raison, les négociations ne sont pas menées que par les politiques, mais aussi par un corps de négociateurs spécialisés, certes moins mis en avants, mais autrement plus compétents pour trouver des consensus et faire plier leurs interlocuteurs sur tel ou tel point1. Enfin, la majorité s’écriait qu’il était le meilleur par défaut, le candidat Hollande leur paraissant un incapable fini. Jugement qui me paraissait tout de même bien subjectif et péremptoire. Mais sur ce point, peu de gens parmi les sarkozystes semblent être prêt à admettre qu’on ne gagne pas une élection simplement grâce à un Grand Complot des Médias, la Chute de Dominique Strauss-Kahn, et le Rejet du Président. Je veux bien comprendre que Hollande ne soit guère enthousiasmant, je l’ai plusieurs fois écrit ici même, mais de là à penser que c’est un incapable et un benêt sans talent, c’est faire preuve d’un aveuglement curieux pour des gens qui aiment bien accuser les autres d’être incapable de lucidité.

A l’évidence, ce n’est pas un héros qui nous sortira de la crise ; il ne faut pas espérer le salut d’une personne, mais bien plus d’une équipe. Sarkozy n’avait pas vraiment d’équipe, parce qu’il s’occupait de tout. Hollande risque de donner l’impression de ne pas en avoir non plus, s’il ne s’occupe de rien. Le mot de « rassemblement » qui semble tant plaire à la gauche ces derniers temps n’est pas nécessairement malvenu, mais il ressemble plus à une incantation qu’autre chose. Et avant que ceux de mes lecteurs dont les préférences vont à l’UMP ne se réjouissent trop vite, qu’on ne s’y trompe pas, leur parti est exactement dans la même situation.

L’UMP de Nicolas Sarkozy faisait coexister des courants contradictoires, au point de ne plus avoir de ligne politique réelle ; la rhétorique identitaire, parfois xénophobe, de la « droite populaire » mélangée à des morceaux de libéralismes complètement incompatible avec le courant précédent, le tout cimenté par ce qu’il restait des mânes gaullistes. Certains y voyaient une fusion idéale. Je crois qu’il s’agissait surtout de l’assujettissement de tous ces courants à un champion ; stratégie efficace mais peu claire, qui faisait un peu penser au milieu du Second Empire, et fort peu adaptée à la sortie de crise.  Il faut qu’il y ait des courants – c’est une très bonne chose – mais il importe que l’un d’entre eux l’emporte sur tous les autres. Chez Nicolas Sarkozy, il n’y avait pas de courant dominant. On était vaguement libéral pour passer la loi TEPA ; on fût identitaire, sinon réactionnaire, sur les questions d’immigration et de sécurité ; on se montra gaulliste social pour retrouver des emplois aux salariées de Lejaby. Avec Nicolas Sarkozy, tout était possible, mais rien n’était certain.

Or il faut craindre que le Parti Socialiste fasse exactement la même chose. Nous avons donc un président et un premier ministre qui sont, au fond, des sociaux-démocrates bon teints, avec les qualités et les défauts de ces courants. Ils ont à leur côté des anti-mondialistes (Montebourg) et alter-européens (Fabius), ou toute autre dénominations que ces amoureux des querelles de chapelles voudront se trouver, à qui il aura bien fallu trouver des places. Et devront probablement (et très malheureusement) gouverner avec des francs-tireurs écologistes (EELV) et un groupe de nécromanciens qui ont décidé de ressortir la lutte des classes de son cercueil (FDG).

Je fais partis de ceux qui espèrent (et qui croient) que l’action du gouvernement sera radicalement différente une fois le cap des législatives passées. Et qui analysent la position actuelle du Parti Socialiste comme un gros morceau de démagogie. Mais il aurait fallu, dès les législatives, être plus courageux, et exposer clairement ce qui va se passer, ce pour trois raisons :

1°) Cela va compliquer la tâche du gouvernement par la suite, puisque une partie de la population se sentira flouée et que ceux qui, au sein de la majorité, seront contre une politique modérée tireront profit des thèmes de campagne pour pousser la politique vers des actions moins réalistes.

2°) Cela relève d’une paresse invraisemblable. La gauche n’est pas toute entière d’accord sur un grand nombre de sujets, soit. Plutôt que de proposer des programmes avec 60 points, il faut trouver l’essentiel. Le thème de la justice fiscale, par exemple, me paraissait être le plus rassembleur (pour peu qu’on n’en fasse pas « la » solution à la crise). Mais sur ce point, comme sur tant d’autres, on a louvoyé. On prétend rassembler, mais autour de quelle bannière, au fond ?

3°) Cela nuit à la qualité de la vie politique (et démocratique). Une bonne politique doit être lisible, pour qu’on puisse se prononcer pour ou contre elle. Bien sûr, il faut çà et là des concessions, de petites trahisons, il est impossible de faire sans. Il n’empêche que sans ligne claire, il sera impossible de convaincre les électeurs, de rassurer les marchés, de prévoir l’avenir.

On peut argumenter à l’inverse qu’un grand nombre des mesures à venir passeraient très difficilement auprès d’une bonne partie de l’électorat habituel de la gauche (et notamment dans la fonction publique) et que les sociaux-démocrates n’ont tout simplement pas le choix. Je regrette que, passant outre les pertes au sein de cet électorat, on ne soit pas allé chasser des voix au centre et « chez l’adversaire ». Cela eût été un vrai rassemblement, qui aurait eu un sens. Après tout, une partie du travail des politiques, est de convaincre la population de mesures souhaitables, malgré leur caractère impopulaire (je pense par exemple au rapport récent de l’IGF sur la situation des comptes publics et les moyens d’y remédier), et de les amender çà et là lorsque le décalage entre la vision technocratique et le terrain sont trop importants. Je n’ai rien vu de cela.

J’aurais pu voter socialiste à ces législatives. Mais là, le risque d’obtenir un sarkozysme à l’envers me paraît trop grand. Notez bien sûr que je ne voterais pas non plus pour l’UMP, qui, sans son champion, n’est plus gérée que par un groupe d’opportunistes sans idées. Fort heureusement, mon vote n’a de toute façon quasiment aucune importance dans ma circonscription, où les jeux sont presque faits, je peux donc ne pas être (trop) en proie aux affres du dilemme moral de « gaspiller » ma voix et voter, pour une fois !, avec mon éthique de conviction. En revanche, je suis plus inquiet quant à ce que cela peut laisser présager, et nous risquons d’avoir un parlement complètement éclaté. Si le paysage politique n’est pas lisible et clair, comment espérer que le message des électeurs le soit ?

  1. Du reste, ne pas en faire usage a été, je crois, l’une des grandes erreurs de Nicolas Sarkozy. []
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