C’est une triste chose en somme que les débats sur l’histoire de France pendant la Seconde Guerre Mondiale, et surtout le discours officiel à ce sujet, soient devenus un marronnier. C’est aussi le danger des commémorations ; en bon disciple de François Furet, je le dis tout net : l’histoire, c’est pratiquement le contraire de la commémoration ; la mémoire n’est pas l’auxiliaire de l’histoire, mais le plus souvent son adversaire ; et l’historien se joue des discours présents. Quand on a la chance de pouvoir travailler sur un matériel qui est comme sélectionné par l’épreuve du temps, quelle drôle d’idée ce serait d’explorer les scories du présent, quand il suffira de quelques années pour que l’essentiel soit conservé ?
Maintenant, tout ce premier paragraphe va devenir une simple prétérition, puisque je vais tout de même vouloir ajouter ma propre participation à la controverse que le Président de la République semble avoir créé en énonçant ce qui est une évidence historique – la responsabilité de la France dans la rafle du vélodrome d’hiver. Laissons de côté la farce de Guaino scandalisé – je ne pratique pas les bonnes oeuvres en matière d’intellect, et il n’y a pas à faire l’aumône à une pensée aussi pauvre.
Je prendrais donc plutôt l’avis de Koztoujours qui n’a pas beaucoup aimé le discours mais qui s’exprime d’une façon plus intelligente que Guaino. Koz ne réfléchit pas en historien, ce n’est pas son ambition, et cela se sent dès le titre : pour Koz, il s’agit de choisir (or l’histoire n’est pas un menu). Mais s’il implore les « politiques [de] lâche[r] les cuisses de l’histoire », il me semble qu’il en profite pour les caresser subrepticement, et on ne m’en voudra pas j’espère de défendre un peu les moeurs de Clio.
Ce qui n’est pas le sujet
Le point de vue de Koz est d’emblée polémique ; à ses yeux, le jugement de Hollande n’est pas un vrai jugement, il est simplement le signe de « l’ère du temps » et de girouettes sans sincérité, comme plusieurs passages de son texte le manifestent : « Ainsi va la France en cette époque », « inconsistants et démagogues », « fournir [des] gages », « il serait bien vu aujourd’hui », « souci si politique de donner à manger à tout le monde ». Bien, n’ayant pas le pouvoir extralucide dont semble disposer Koz pour juger de la sincérité des discours, je vais pourtant adopter son opinion : je pense cyniquement qu’un discours politique n’est pour ainsi dire jamais sincère. Partant de là, du reste, je peux même dépasser son opinion : puisque je doute de la sincérité de Hollande, que ne douterai-je pas de la sincérité de De Gaulle ? Mais là, sans doute, Koz use de ses pouvoirs qui lui permettent de ne pas douter de la sincérité du général ; car, nous explique-t-il, c’est l’idée de la France éternelle qui a guidé De Gaulle et les résistants. En gros, c’est parce que la France n’est pas Vichy que la résistance existe (oui, c’est un argument circulaire, mais que voulez-vous, les avocats…).
Dans un billet qui, par beaucoup d’aspect, est une réponse à Koz, Nicolas Mathey écrit :
Heureusement, des Français ont résisté. On prétend que c’est au nom d’une certaine idée de la France ; parce que la France serait une idée. Je préfère croire que c’est par amour du prochain, de la justice et par conscience.
C’est répondre à une phrase précise de Koz, qui écrit : « C’est pourtant parce que certains avaient au cœur cette France-là qu’ils ne se sont pas trompés de camp. » Si romantique (et je ne fais qu’emprunter à Koz ses propres mots !) que soit cette vision, je ne suis pas convaincu par sa valeur explicative. Pour trois raisons :
1°) Même en admettant que la « France à Londres » avait « au coeur cette France-là », c’est oublier la nature de la résistance. Or la résistance, c’est notamment les communistes, qui ne se battaient pas nécessairement pour une « la France ». Je ne suis pas particulièrement étonné de voir que Koz oublie de les mentionner (quand il serait si simple de souligner qu’il leur a fallu bien du temps avant d’être « du bon côté », s’il s’agit simplement de ne pas dire du bien des cocos), mais je soulignerais simplement que « l’amour de la France éternelle » n’est pas la seule raison pour laquelle on affronte l’occupant nazi
2°) Est-ce que Marcel Gensoul, commandant de la flotte de Mers el-Kébir n’avait pas « une certaine idée de la France », qui refusait de rendre les armes devant la marine britannique ? Est-ce que Pétain n’avait pas, après tout, une certaine idée de la France, une idée de la France éternelle, qui plaisait tant à Maurras ? Ceux qui parlaient « d’Action Française » n’avaient-ils donc aucune idée de la France ? Ainsi, même en croyant à la France éternelle, on peut agir contre la France de Londres. Le romantisme, c’est bien, mais ça ne va pas loin. Et c’est rarement très progressiste politiquement. C’est à mon sens le grand point aveugle du raisonnement de Koz.
3°) Enfin et surtout, ça n’est tout simplement pas le sujet qu’a abordé François Hollande dans son discours. Quand Koz écrit : « C’est parce que De Gaulle a eu ce culot déraisonnable de prétendre représenter la France véritable que la France n’est pas ressortie totalement déshonorée de la Seconde Guerre Mondiale », ce n’est pas faux. Mais c’est aussi complètement à côté de la plaque. Le sujet, c’est le comportement de la France et des Français face aux juifs – français ou non, d’ailleurs. La France éternelle comme raison d’être de la résistance et de la France libre, d’un côté, et les torts de la France envers les juifs, de l’autre, sont deux sujets qui n’ont rien à voir.
Le coeur du problème
On laissera de côté un point polémique, qui est celui de la vision (ou l’absence de vision) du sort des juifs français par De Gaulle. Koz a raison d’attirer notre attention sur le fait qu’on ne peut pas tout à fait assimiler « Vichy » et « la France ». Non simplement parce qu’il y avait « la France de Londres », non simplement parce que « Vichy » est un régime et qu’un régime n’est pas une nation , mais tout simplement parce qu’un événement, et même une série d’événements, n’épuisent pas un sujet. Ainsi « le Vel d’Hiv », ça « n’est » pas Vichy. C’est un événement donné, qui s’inscrit dans un contexte – celui du régime de Vichy. Du coup, la question de la « responsabilité de la France » n’est pas exactement celle de la responsabilité du régime de Vichy – sauf bien sûr à réfléchir en juriste, mais ça n’est pas notre propos ici, et ça n’était pas non plus à mon avis le propos du Président de la République.
La France des 16 et 17 Juillet 1942 peut-elle être pensée indépendamment de celle des années 1930 ? Cela n’aurait pas de sens. Cette partie de la France qui s’est déchaînée contre Léon Blum, par exemple, n’appartient pas moins à la France que la Résistance. Lorsque Maurras écrit : « c’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum » en 1936, il appartient à la France. Lorsque Xavier Vallat, qui, je le rappelle, n’est pas alors considéré comme un excité d’extrême-droite, mais un député d’un des grands partis de droite, déclare, toujours en 1936: »Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif », il appartient à la France. Et comme le « gallo-romain » le souligne, il a une « certaine idée de la France« . Il ne suffit pas d’avoir une certaine idée de son pays pour être un héros.
On dira : « ce sont des cas extrêmes ». On niera que dans toutes les classes de la société, dans pratiquement toutes les régions de France, dans toutes les confessions, parmi les athées, parmi les plus éduqués et les moins éduqués, il n’est pas besoin de chercher longuement pour trouver des discours antisémites. Ce n’est pas le simple monopole d’un Daudet ou d’un Céline ; ni de la droite, ni de la gauche (on trouverait, pour prendre un exemple précis, dans les oppositions à Louis Louis-Dreyfus lors de l’entre deux guerres, des attaques permanentes sur sa judéïté ; ses oppositions venaient de toutes les parties de la société).
Alors on dira : « Soit, il y a eu des antisémites, mais ça n’est pas toute la France ». C’est exact. Mais de Gaulle non plus, ça n’était pas « toute la France ». Napoléon ce n’était pas (loin s’en faut), toute la France. La Révolution, les Droits de l’Homme, l’abolition de l’esclavage, tout cela, ça n’était pas toute la France. Dans ce cas là, la France n’existe pas.
On dira: ce n’est pas ça, c’est que Vichy est une aberration historique. Non ; Vichy, c’est l’un des chemins possibles d’une France fusionnant jacobinisme, corporatisme, nationalisme et étatisme ; c’est finalement l’appareil Napoléonien mis au main d’une frange de l’idéologie qui l’a emporté ; c’est un soubresaut de la contre-révolution.
J’ajoute qu’un pays se définit non simplement par les courants qu’il épouse, mais aussi par ceux qu’il n’a jamais épousé ; par les crimes qu’il commet, par ceux qu’il ne commet pas. La barbarie épouvantable de la Guerre Civile Espagnole appartient à l’histoire de l’Espagne ; il n’empêche, elle a beau s’être épouvantablement conduit à l’endroit de ses populations juives (au XXe siècle comme depuis fort longtemps), elle ne les a pas déporté en Allemagne. De même que l’Espagne est un pays qui n’a pas déporté les juifs, la France est un de ceux qui a été complice des crimes des Nazis. En ce sens, oui, c’est un crime de la France, parce que tous les pays n’ont pas eu une telle conduite.
Koz affirme que « lorsqu’une partie de la France prend les armes contre une autre, lorsque des Français en livrent d’autres à l’ennemi, lorsque des soldats français livrent bataille à d’autres soldats français, il est bien hasardeux de placer la France dans un camp ou dans un autre ». C’est exact. Mais là encore, c’est s’intéresser, comme sur une photographie, à « la France de 1939-1945″. Or, comme le souligne bien Marc Bloch dans L’Etrange défaite, on ne comprends la défaite de la France qu’à partir de sa situation antérieure. Ce n’est jamais que la mise en pratique des Considérations sur la grandeurs des Romains de Montesquieu qui nous livre cet aphorisme :
Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille. En un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers.
Si, suivant une conversation avec Koz via Twitter, on ne peut pas dire que « Vichy c’est la France », parce que Vichy n’est qu’un régime, il ne faut pas oublier que l’antisémitisme et la puissance de l’appareil d’Etat (dont la rafle du vélodrome d’hiver apparaît comme un symbole) n’étaient pas simplement le fait de ce régime. Il n’y a rien qui fasse plus honte à la gloire du droit public français que la conduite du Conseil d’Etat sous Vichy ; mais le conseil d’Etat, ce n’est pas Vichy, c’est l’Empire. Il n’y a rien qui fasse plus honte à la « Patrie des Droits de l’Homme » que d’avoir ainsi traqué les juifs et les avoir donné aux nazis ; mais ce n’est pas simplement un régime, un appareil d’Etat qui est en cause, mais bien plutôt un antisémitisme qui était omniprésent. Ce ne sont pas des magistrats, ce ne sont pas des policiers, qui ont dénoncé ; ce sont des membres de la société française.
Ainsi, ceux qui disent : « c’est un crime d’Etat, les Français et la France n’ont rien à voir avec tout ça » agitent des fétiches, mais ne raisonnent pas.
Si on pouvait choisir, décider comme cela que la toute petite frange de la population Londonienne était la France, toute la France, ce serait formidable. Combien d’errements, dans l’histoire, ne pourrait-on ainsi corriger ! Les exactions du fascisme ne serait pas un crime de Mussolini. Les exactions du maoïsme ne serait pas des crimes de la Chine. Et du reste, jusqu’à un certain point, c’est vrai ; tous les Italiens n’étaient pas fascistes , tous les Chinois n’étaient pas maoïste. Et on ne prendrait que les grandes actions – quand bien même elles sont toujours, de même, le fait d’une petite quantité de gens.
Sur la légitimité du discours
Se pose enfin une dernière question : est-ce au Président de la République de dire que c’est « un crime de la France » ? Compte tenu de la quantité exceptionnelle de procès d’intention (voilà bien une arme dont la gauche n’a pas le monopole) qui s’est abattue sur le Président de la République, on pourrait avoir l’impression qu’il a commis une grave erreur politique. Citons par exemple Causeur :
Il est facile, en 2012, de se tricoter un petit pull d’Histoire, et de s’en vêtir frileusement, avant de pointer un doigt de procureur hargneux contre « la France », ce pays d’épouvante moderne, désormais complice des Nazis dans leur entreprise criminelle contre les Juifs.
Reprenons Koztoujours :
François Hollande, après Jacques Chirac, donne cette désagréable impression de fournir d’autant plus de gages qu’ils sont d’une génération qui n’a combattu ni Pétain ni le nazisme.
Et plus loin :
On les [Chirac et Hollande] ferait résistants voire même Justes d’exception.
Mais c’est probablement dans les commentaires de Koz qu’on trouve les plus beaux procès, par exemple dans ce commentaire de Thierry Lhote, qui pousse le hors sujet et le procès d’intention au niveau de discipline olympique :
Nous assistons tout simplement à une escroquerie de base, utiliser les français en tant que groupe global à condamner à la repentance, pour éviter de traîner les rouages de la République face au tribunal stratosphérique des médias – on attend toujours des décisions importantes pour l’avenir et la survie de la nation, une stratégie économique, un plan de « redressement productif » à long terme, nous ne voyons pour l’instant que de nouvelles taxes, des insultes et de la stigmatisation sur les « riches » et des incantations de justice.
Ou celui-ci :
Un analyste de la manipulation de l’opinion et en particulier de la manipulation marxiste insistait sur la technique primordiale : culpabiliser. Culpabiliser les français afin qu’ils acceptent la bonne parole hollandaise , la parole du « juste »? N.
Je suis toujours fasciné de voir combien la rhétorique de certains allergiques à toute espèce de gauche ressemble au complexe obsidional des communistes. Il est inutile de multiplier les citations (le reste résumant souvent à Hollande = Mitterrand et Mitterrand = la Collaboration, donc Hollande n’est pas légitime), le lecteur aura facilement vu l’esprit général.
En gros, les reproches reviennent à peu près souvent sur la même chose : le manque de preuve éthique ((Aristote, dont j’ai dit du mal récemment, ne m’en voudra pas de lui voler ses concepts : la preuve éthique, en rhétorique, est l’art pour l’orateur d’incarner les vertus ou valeurs qu’il défend. Ainsi, un général courageux aura plus de facilité à galvaniser une troupe qu’un lâche notoire. L’ethos de l’orateur est jugé, qu’il soit prédiscursif (ce que l’on sait de l’orateur avant son discours) ou discursif – la façon dont le discours est prononcé ; appeler au calme en trépignant est moins convaincant. La preuve éthique se distingue de la preuve pathétique (capacité à soulever les passions des auditeurs). )) de la part du Président de la République.
Le problème de toutes ces réactions, c’est qu’elles sont complètement antithétiques avec la pratique de l’histoire. Je n’ai pas vécu la démocratie Athénienne du Ve siècle, et pourtant je suis à peu près certain que tout ce que Platon et Aristote ont écrit sur la question est représentatif d’une frange éminemment conservatrice de l’époque. Je n’ai pas vécu au Xe siècle, mais je me doute qu’un certain nombre de batailles menées par les comtes de Blois-Champagne sont de petites escarmouches grossièrement exagérées par les sources. Je n’ai pas vécu au XVIIIe siècle, mais je sais que la prise de la Bastille n’est pas un glorieux réveil du peuple. Mais voilà, dès que vous parlez de certaines périodes, vous aurez toujours quelqu’un pour vous dire : « ah, mais mon grand-père, mon père, etc., était résistant, était à Londres, était FFI, a caché des juifs », etc. C’est un peu comme les amis noirs. Vous trouverez peu de gens pour vous dire : « Mon grand père était collaborateur ». C’est bien possible. Mais vous pourriez être vous même un rescapé du Vel d’Hiv en train de me lire et me laisser un commentaire disant que « Ca n’est pas la France qui a commis ce crime contre moi », ça ne veut pas dire que vous avez raison. Ce n’est pas parce qu’on est témoin d’un événement historique qu’on le connait. On peut donc parler du passé, avoir une opinion sur le passé, et même énoncer une vision officielle sur le passé, sans l’avoir vécu. C’est une évidence. De là à dire que c’est se poser en résistant, il y a un degré de mauvaise foi qui, à mon sens, ne mérite pas l’analyse.
Lorsque François Hollande dit que c’était un crime de la France, il n’est pas en train de traiter tous les français de salauds. Ni tous les français de 1942, ni tous les français de 2012. Il n’est pas en train de dire qu’il y a des gentils et des bons. Et qu’il est du côté des bons. Il n’est pas en train de dire que « la France, c’est la Collaboration ». Il n’est pas en train d’encourager les français à se désoler. A avoir une mauvaise image de leur pays. A se flageller. Il n’est pas en train de dire que la France n’est que Vichy. Et si Annette Wieviorka a tout à fait raison de souligner que Hollande aurait du rappeler dans son propos que c’est malgré tout l’Allemagne nazie qui, derrière, était responsable de la rafle. Mais elle aussi manque le coeur de sujet, parce qu’elle agit comme si Hollande faisait acte d’historien. Hollande le dit fort bien dans son discours :
Ces femmes, ces hommes, ces enfants, ne pouvaient pas s’attendre au sort qui leur avait été réservé. Ils ne pouvaient pas même l’imaginer. Ils avaient confiance dans la France.
C’est bien au nom d’une haute idée de la France que Hollande fait ce discours. Et c’est du reste pour cela qu’il affirme que »le crime du Vel d’Hiv fut commis contre la France, contre ses valeurs, contre ses principes, contre son idéal ». Il n’y a pas là de « confusion dans [son] souci si politique de donner à manger à tout le monde » (je cite encore Koz), mais bien au contraire une certaine cohérence. Si on croit véritablement en la France, et qu’on ne s’attribue pas le pouvoir d’écarter d’un revers de la main une exaction qui y a été commise et à laquelle une partie de l’Etat et de la population a prêté la main, alors ce crime est commis deux fois : contre ses victimes, et contre la France elle-même, puisqu’on en a salit le nom. C’est donc faire justice à l’idée de la France éternelle que faire quelques reproches à l’histoire de la France réelle.
C’est une chose curieuse que les gens parlent de repentance ou d’auto-flagellation à ce sujet. Quelles sont les conséquences pratiques de ce discours ? Une attention particulière accordée à la Seconde Guerre mondiale et au génocide juif dans les écoles ? C’est déjà le cas. Dans le débat public ? Il revient déjà à tout propos. Pour ma part, je ne me sens pas « coupable » de quoi que ce soit. Je retiens simplement que « la France éternelle » chère à tant de mes concitoyens n’a pas empêché une tragédie. Et que si elle a permis au Général de Gaulle et à d’autres de ne pas abandonner le combat, il n’a gagné ce combat que grâce aux Alliés – qui ont mené l’essentiel de la bataille. La France, à mes yeux, a déjà été humiliée par cette défaite, et par cette reconquête dont elle a essentiellement été le témoin, même si elle eût d’admirables, d’héroïques acteurs. Et le tour de passe-passe de certains gaullistes, qui voudraient ne faire croire que tout ne fût qu’une épopée glorieuse, me paraît plus insultant à la France qu’autre chose. En ce sens, pour ma part, le discours de Hollande me donne une meilleure image de la France : une France qui affronte la vérité. Mais c’est sans doute parce que je suis un de ces vils gauchistes culpabilisateurs qui n’aime rien tant que la France s’auto-flagellant. Ne cherchez pas, c’est sûrement ça. Sans doute ne suis-je pas sincère. Ou essayé-je de me donner l’aura d’un résistant.
Soyons sérieux un instant : il n’y a aucun courage dans le discours de Hollande, c’est entendu. Le courage aurait été de tenir ce discours immédiatement après la guerre. En ferais-je reproche à François Hollande ? Non. S’il n’y avait que les héros téméraires qui pouvaient parler d’histoire, nous ignorerions tout de notre passé.
On aura bien compris, enfin, que tout ceci n’a rien à voir avec la science historique. Bloch disait que la « manie du jugement » obscurcissait la vision de l’historien. « Est-ce que le Vel d’Hiv est un crime de la France ? » n’est pas une question historique, au sens où loi de la gravitation universelle n’est pas un problème mathématique. La « responsabilité de la France » est une question politique (et, potentiellement, juridique). En ce sens, je ne suis pas scandalisé que le Président de la République tienne ce discours. Ni du reste des réactions qu’il a pu susciter – il est normal que le passé soit objet de polémiques, il est normal que ces polémiques ne se fassent pas systématiquement avec la rigueur de l’histoire universitaire. Mais ce que l’histoire savante peut dire est simple : le discours de Hollande n’est pas une manipulation éhontée des faits. Comme toute représentation du passée, sa vision du passé est insuffisante. Elle est insatisfaisante. Mais, et je laisserais le lecteur sur cette question parce qu’elle me paraît centrale : imaginer une France innocente de tout crime est-il si satisfaisant ?